Depuis quelques semaines, un récit gagne du terrain : Montréal serait en train de se vider. Les jeunes professionnels partent, les talents fuient, la ville décline.

Une vidéo virale, intitulée « Montreal Is EMPTYING OUT Fast », en a récemment cristallisé l’angoisse. Elle cumule des milliers de vues et propose une lecture simple, presque implacable : Montréal perd sa population active et, avec elle, son avenir.

Or, les faits racontent une autre histoire, plus nuancée et, à certains égards, plus préoccupante.

Une ville qui ne se vide pas

Montréal ne se vide pas.

Les données de l’Institut de la statistique du Québec indiquent que la population continue d’augmenter, portée par l’immigration internationale et les résidents non permanents. En 2024, le Québec a enregistré un solde migratoire globalement positif.

Comme le souligne le démographe Marc Termote, :

« Il ne s’agit pas d’un déclin démographique global, mais d’une croissance reposant sur des flux migratoires différents. »

Autrement dit, la ville ne disparaît pas; elle se transforme.

Des départs ciblés, aux effets structurants

L’enjeu réel réside dans la nature des départs.

Les données montrent que les personnes âgées de 25 à 44 ans, notamment les diplômés et les travailleurs mobiles, sont les plus susceptibles de quitter la province. Il s’agit d’un groupe central pour l’économie, tant en matière de fiscalité que d’innovation et de création d’entreprises.

Les analyses du réseau QUESCREN indiquent également que la mobilité interprovinciale touche davantage les anglophones et les profils hautement qualifiés.

Comme l’observe Jack Jedwab, il ne s’agit pas d’un exode massif, mais d’un phénomène de sélection :

« Les individus disposant du plus grand nombre d’options sont aussi ceux qui quittent le plus facilement. »

Il ne s’agit donc pas d’une fuite généralisée, mais d’une fuite ciblée.

Un enjeu de rétention

Le paradoxe montréalais tient à cette tension : la ville attire, mais elle retient moins.

Chaque année, Montréal accueille des étudiants, des travailleurs étrangers et des immigrants qualifiés. Toutefois, une proportion significative de ces nouveaux arrivants quitte la province après quelques années.

Selon l’économiste Brahim Boudarbat, le Québec performe bien en matière d’attraction, mais rencontre davantage de difficultés en matière de rétention, notamment en raison des délais de reconnaissance des compétences et de certaines barrières linguistiques sur le marché du travail.

Ainsi, Montréal agit en partie comme une porte d’entrée, sans pour autant constituer un point d’ancrage durable.

La loi 96, un facteur parmi d’autres

La question linguistique s’inscrit naturellement dans ce débat.

La loi 96 renforce l’usage du français au travail et impose de nouvelles obligations aux entreprises. Ces mesures modifient l’environnement réglementaire et peuvent influencer certaines décisions organisationnelles.

Toutefois, leur impact direct sur les départs demeure difficile à isoler. Comme le souligne l’économiste Pierre Fortin, les décisions migratoires reposent sur une combinaison de facteurs, et il serait réducteur de les attribuer à un seul élément.

La langue constitue un facteur réel, mais non exclusif.

Le logement, une pression réelle mais non déterminante

Le coût du logement constitue un autre élément souvent évoqué.

Montréal a connu une hausse notable des loyers et un resserrement du marché locatif, ce qui affecte particulièrement les jeunes professionnels et les ménages à revenu moyen.

Cependant, ce phénomène s’inscrit dans une tendance nationale. Les grandes villes canadiennes, notamment Toronto et Vancouver, affichent des coûts de logement plus élevés tout en continuant d’attirer une population importante.

Le logement constitue donc une pression significative, sans être un facteur explicatif unique.

Une transformation plus profonde

Au-delà des indicateurs économiques, une transformation plus subtile est à l’œuvre.

Ce ne sont pas seulement des individus qui quittent Montréal, mais aussi des formes d’appartenance qui évoluent.

Dans plusieurs quartiers, la hausse des loyers, l’arrivée de ménages plus fortunés et la transformation du tissu commercial contribuent à un sentiment de décalage chez certains résidents établis de longue date.

La ville peut paraître moins accessible, moins familière, parfois moins ancrée dans ses repères culturels.

Comme le souligne la sociologue Anne-Marie Séguin, ces dynamiques s’apparentent à des processus classiques d’embourgeoisement, où certaines populations se sentent progressivement mises à l’écart.

Il ne s’agit pas d’un remplacement soudain, mais d’un déplacement progressif.

Le rôle déterminant des perceptions

Un facteur plus difficile à mesurer mérite également l’attention : la perception.

Dans certains milieux professionnels, l’idée que Montréal aurait atteint un plateau circule. Dans un contexte de forte mobilité, cette perception peut influencer les décisions individuelles.

Les choix migratoires ne reposent pas uniquement sur des données objectives; ils sont aussi façonnés par des représentations.

On ne quitte pas seulement une ville pour ce qu’elle est, mais pour ce que l’on anticipe qu’elle deviendra.

Montréal à un tournant

La vidéo qui alimente ce débat n’est pas entièrement inexacte : elle met en lumière certaines tensions bien réelles. Toutefois, elle simplifie la situation, en présentant une mutation comme un déclin, une dynamique complexe comme un récit linéaire, et en négligeant un élément essentiel : Montréal continue d’attirer, et ce de manière soutenue.

La réalité est plus nuancée.

Montréal ne s’effondre pas; elle fait face à une question plus structurelle : qui parvient-elle à retenir ?

Car une ville ne se définit pas uniquement par sa croissance démographique, mais par l’équilibre entre ceux qui y vivent, ceux qui y demeurent et ceux qui s’y reconnaissent.

Aujourd’hui, Montréal ne disparaît pas; elle se redessine.

Et dans ce processus de transformation, une interrogation persiste : qui pourra encore s’y reconnaître demain ?