Le discours du premier ministre Mark Carney à Davos n’a fait que cristalliser une réalité que plusieurs décideurs économiques et politiques évoquent désormais ouvertement : les États-Unis, longtemps perçus comme un pilier de stabilité, constituent aujourd’hui une source croissante d’incertitude politique et économique. En assumant ce constat sur la scène internationale, le Canada s’est positionné comme une économie intermédiaire crédible, dotée d’un potentiel stratégique fondé sur ses ressources naturelles, sa stabilité institutionnelle et la diversité de son tissu industriel.
Dans ce contexte, l’intérêt renouvelé pour les ressources canadiennes, qu’il s’agisse de l’énergie, des minéraux critiques ou des infrastructures logistiques, pourrait soutenir une performance économique supérieure à celle anticipée. Or, cette dynamique n’est pas uniforme à l’échelle du pays. La structure économique canadienne, profondément asymétrique entre les provinces, engendre inévitablement des gagnants et des perdants.
Historiquement, le Québec figure parmi les principaux bénéficiaires du programme de péréquation. Toutefois, les données les plus récentes montrent qu’en 2025-2026, le Québec (13,567 G$) et l’Ontario (546 M$) ont simultanément reçu des paiements de péréquation, bien que dans des proportions largement divergentes (Finance Canada, 2025-2026). Pour l’exercice 2026-2027, cette situation se maintient, avec des paiements respectifs de 13,907 G$ pour le Québec et de 406 M$ pour l’Ontario (Finance Canada, 2026-2027).
Dans un environnement marqué par des chocs économiques asymétriques, notamment une possible surperformance des provinces riches en ressources et un ralentissement relatif de l’économie ontarienne, fortement exposée aux échanges commerciaux avec les États-Unis, qui absorbent environ 75 à 80 % des exportations canadiennes, la question se pose avec acuité : quelle sera l’incidence réelle de ces dynamiques sur les transferts de péréquation et, ultimement, sur l’équilibre budgétaire du Québec à l’horizon 2026-2027 ?
Le cadre institutionnel : une formule, et non une décision politique
Le programme de péréquation repose sur un principe constitutionnel clair. L’article 36(2) de la Loi constitutionnelle de 1982 prévoit que le gouvernement fédéral s’engage à assurer des paiements de péréquation afin de permettre aux provinces d’offrir des services publics « raisonnablement comparables » à des niveaux d’imposition « raisonnablement comparables ».
Contrairement à une perception répandue, les montants versés ne résultent pas d’une décision budgétaire discrétionnaire, mais d’une formule législative prévue par la Loi sur les arrangements fiscaux entre le gouvernement fédéral et les provinces.
- Cette formule repose sur l’évaluation de la capacité fiscale relative par habitant à partir de cinq grandes catégories de revenus : l’impôt sur le revenu des particuliers et l’impôt sur les sociétés, les taxes à la consommation, les taxes foncières et les revenus tirés des ressources naturelles.
Deux mécanismes techniques sont déterminants :
- une moyenne mobile pondérée sur trois ans
- et un décalage temporel d’environ deux ans
Ainsi, les paiements de 2026-2027 reflètent principalement les données économiques de 2024-2025, puis celles de 2023-2024 et de 2022-2023.
Enfin, le programme est encadré par une enveloppe globale, dont la croissance est liée au PIB nominal canadien, ce qui implique que toute variation de la répartition entre provinces s’opère, en pratique, à l’intérieur d’un cadre relativement contraint.
Scénario 2026-2027 : un choc discret, mais structurant pour le Québec
À première vue, les chiffres officiels pour 2026-2027 sont rassurants. Le Québec devrait recevoir environ 13,907 milliards de dollars en péréquation, en hausse par rapport aux 13,567 milliards de 2025-2026. L’Ontario, pour sa part, ne capterait qu’un montant marginal de 406 millions de dollars, soit à peine 26 dollars par habitant, contre 1 568 dollars au Québec.
Toutefois, la péréquation ne constitue pas un flux garanti, mais bien le résultat d’un équilibre relatif entre les capacités fiscales des provinces. Cette lecture statique masque ainsi une dynamique plus préoccupante.
L’hypothèse : un basculement relatif de la capacité fiscale
Dans un contexte où les provinces de l’Ouest bénéficieraient d’une hausse soutenue des revenus tirés des ressources (pétrole en Alberta, potasse et uranium en Saskatchewan, projets extracôtiers à Terre-Neuve-et-Labrador), la capacité fiscale moyenne nationale pourrait être rehaussée plus rapidement que prévu.
Parallèlement, l’Ontario, pilier manufacturier du pays, demeure particulièrement vulnérable aux tensions commerciales nord-américaines. Sa dépendance structurelle au marché américain accentue sa sensibilité aux chocs économiques, contrairement aux provinces de l’Ouest, dont la croissance repose davantage sur les marchés mondiaux des ressources.
Une sous-performance plus marquée que prévu, liée notamment à des tarifs, à un ralentissement industriel ou à une contraction des investissements, qui, au bout du compte, pourrait accroître son admissibilité au programme de péréquation.
Le point de bascule : quand l’Ontario entre réellement dans le jeu
À titre de scénario de sensibilité simplifié, et sous l’hypothèse d’une enveloppe constante d’environ 27,16 milliards de dollars, cette simulation vise à illustrer les effets directionnels d’une reconfiguration des besoins entre les provinces.
Si l’Ontario devait voir son paiement de péréquation augmenter de façon significative — au-delà des 406 millions prévus —, l’effet sur le Québec serait immédiat, non pas par un changement de statut, mais par une redistribution interne de l’enveloppe fédérale.
Dans un scénario où l’Ontario recevrait 1 milliard de dollars, la baisse pour le Québec pourrait atteindre environ 300 millions de dollars.
Dans un scénario plus sévère, où l’Ontario capterait 2 milliards de dollars, la réduction pour le Québec pourrait s’approcher de 800 millions de dollars, effaçant non seulement la croissance attendue en 2026-2027, mais ramenant les transferts à un niveau inférieur à celui de 2025-2026.
Le risque n’est donc pas une chute brutale des transferts, mais une érosion silencieuse de leur trajectoire : un phénomène politiquement discret, mais budgétairement significatif.
Une tension structurelle
Ainsi, un mécanisme conçu pour corriger les inégalités interprovinciales pourrait, dans un contexte de divergence économique accrue, devenir lui-même une source d’instabilité budgétaire pour ses principaux bénéficiaires.
Le Québec se retrouve alors dans une position paradoxale : dépendant d’un mécanisme de redistribution dont les paramètres lui échappent en grande partie, et dont la stabilité repose sur des dynamiques économiques interprovinciales qu’il ne contrôle pas.
Quels ajustements pour le Québec ?
Dans un contexte d’incertitude économique et d’éloignement accru entre les économies provinciales canadiennes, la péréquation, qui devrait officiellement augmenter pour le Québec en 2026-2027, pourrait s’avérer plus volatile qu’anticipé. La surperformance des provinces riches en ressources et une éventuelle sous-performance de l’Ontario, fortement exposée aux marchés américains, pourraient reconfigurer la capacité fiscale relative et entraîner une redistribution moins favorable au Québec. Bien que le gouvernement québécois ait prévu des mécanismes de prudence budgétaire, notamment une réserve de prévoyance, ces mesures pourraient s’avérer insuffisantes face à une érosion progressive des transferts. Dans ce contexte, le Québec devra renforcer sa résilience en diversifiant sa base fiscale, en ajustant sa planification budgétaire et en anticipant les réformes futures du régime de péréquation.