Pendant que 105 000 Américains tapent « how to move to Canada » sur Google cette année, le code fiscal américain, lui, ne les laissera jamais partir. Voici ce que ça veut dire pour le médecin de Cleveland qui pose ses valises à Sherbrooke et pour le cadre new-yorkais qui rêve d’une vie de chalet en Estrie.

Le 27 mai 2025, le réseau public NPR a publié une histoire qui a fait le tour de l’Amérique du Nord. Michael, urgentologue né, élevé et formé aux États-Unis, venait de plier bagage avec sa famille pour aller travailler dans un petit hôpital canadien. NPR et KFF Health News lui ont accordé l’anonymat « par crainte de représailles s’il devait un jour rentrer ». Le mot représailles, pour un médecin américain qui ouvre la porte d’une urgence rurale au Manitoba. Voilà l’image qui circule désormais dans les salons médicaux des deux pays.

Michael n’est pas un cas isolé. Le Medical Council of Canada a confirmé que le nombre de médecins américains ouvrant un compte sur physiciansapply.ca, première étape vers une licence canadienne, a bondi de 750 % en sept mois, passant de 71 à 615 candidatures. L’Ordre des médecins de l’Ontario, à lui seul, a reçu environ 260 demandes de licence de médecins formés aux États-Unis au premier trimestre 2025, et en a enregistré 116 effectivement, une hausse d’au moins 50 % sur les deux trimestres précédents. La Colombie-Britannique a triplé le nombre de licences accordées à des médecins américains sur la même période.

Le ras-le-bol est plus large que les blouses blanches. Selon la plateforme Country Navigator, plus de 105 000 Américains recherchent chaque année sur Google comment déménager au Canada, soit près du double de celles du deuxième pays, la Nouvelle-Zélande, avec ses 60 900 recherches annuelles. Un sondage MoveBuddha publié en 2026 place le Canada en tête des pays ciblés par les Américains envisageant un départ, choisi par 24,4 % des répondants, loin devant l’Angleterre (12,2 %).

Et les chiffres officiels suivent. Selon les données de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada rapportées par Reuters, 245 Américains ont déposé une demande d’asile au premier semestre 2025, déjà davantage que les 204 demandes de toute l’année 2024, et plus que chaque année complète depuis 2019. Une consultante d’Ottawa a vu sa charge de dossiers américains passer de 10 par mois à 100 : une décuplication. Les Archives nationales du Québec, elles, ont enregistré une hausse de 3 000 % des demandes d’actes d’état civil entre janvier 2025 et janvier 2026 selon CBC News, après que la nouvelle loi C-3 de décembre 2025 eut rouvert la porte de la citoyenneté canadienne à une vaste génération de descendants de Canadiens nés à l’étranger.

Réglons une chose. Cet article n’est pas une cérémonie d’accueil. C’est un avertissement.

Le passeport bleu ne se range pas dans un tiroir

Pour un citoyen américain, déménager au Canada ne ferme aucune porte sur le plan fiscal. Les États-Unis sont, avec l’Érythrée, l’un des deux seuls pays au monde à imposer à leurs citoyens un impôt sur leur revenu mondial, peu importe où ils vivent. Vous quittez Boston pour Sherbrooke, vous gardez votre obligation de produire chaque année une déclaration auprès de l’IRS. Vous gagnez 200 000 $ au Québec ? L’IRS veut le savoir. Vous vendez votre condo à Granby ? L’IRS veut le savoir. Vous recevez des dividendes sur des actions canadiennes ? L’IRS veut le savoir.

Le seul moyen de couper le cordon, c’est de renoncer formellement à la citoyenneté américaine. Et c’est là que le code fiscal américain montre les dents.

L’exit tax : la note de sortie

Depuis le HEART Act de 2008, l’article 877A de l’Internal Revenue Code (IRC) impose une « expatriation tax » aux expatriés concernés : les citoyens qui renoncent et dépassent certains seuils. Le code est explicite: « All property of a covered expatriate shall be treated as sold on the day before the expatriation date for its fair market value ». Traduction sèche : la veille de votre renonciation, le fisc américain présume que vous avez vendu absolument tout ce que vous possédez dans le monde entier, à sa valeur marchande, et taxe le gain.

Qui est un covered expatriate ? Selon l’IRC § 877(a)(2), trois tests, et il suffit d’en échouer un seul :

  • Test de la valeur nette : votre patrimoine mondial doit valoir au moins 2 millions de dollars américains à la date d’expatriation. Maison, IRA, Roth IRA, 401(k), comptes de placement, intérêts dans une entreprise, tout compte.
  • Test de l’impôt moyen : votre impôt fédéral annuel moyen sur les cinq dernières années dépasse 206 000 $ pour les expatriés en 2025.
  • Test de la conformité : vous n’arrivez pas à certifier, sous serment, sur le formulaire 8854, que vous avez respecté toutes vos obligations fiscales américaines au cours des cinq dernières années.

Ce dernier test est le piège silencieux. Même si votre patrimoine et votre impôt moyen sont en deçà des seuils, le simple fait de ne pas pouvoir certifier cinq ans de conformité parfaite vous fait basculer dans la catégorie d’expatrié couvert. Pour le médecin de famille qui aurait oublié un FBAR il y a trois ans, c’est la descente aux enfers fiscaux à la sortie.

Pour le cadre new-yorkais à 4 millions d’habitants, la note est concrète. La veille de la renonciation, l’IRS calcule la plus-value latente sur l’ensemble de ses actifs à travers le monde. L’exclusion pour 2025 s’élève à 890 000 $ de gain net. Tout ce qui dépasse cette franchise est taxé immédiatement au taux des gains en capital : de 15 % à 20 %, plus le Net Investment Income Tax de 3,8 %. Sur 4 millions de plus-value latente, après franchise, la facture flirte facilement avec le demi-million de dollars. Payable in cash. Avant le départ.

Les comptes de retraite : le coup de canif différé

Le cadre américain qui s’imagine emporter son IRA et son 401(k) « comme ça, dans une valise », découvre une autre couche. Pour un expatrié couvert, les comptes à imposition différée, comme l’IRA, le HSA ou le 529, sont traités comme entièrement distribués le jour de l’expatriation et imposés aux taux ordinaires. Le 401(k) suit un régime parallèle pour la « eligible deferred compensation » avec une retenue américaine de 30 % à la source sur les retraits futurs.

Pour le médecin urgentologue qui garde sa citoyenneté américaine et qui s’installe à Saskatoon, la mécanique est différente, plus tolérable, mais pas anodine. Le 401(k) peut être conservé chez l’ancien employeur ou converti en un IRA avec maintien du report d’impôt. La convention fiscale Canada-États-Unis, à son article XVIII, paragraphe 7, permet aussi de produire une élection unique au titre du traité pour reporter l’impôt canadien sur la croissance d’un Roth IRA. Mais attention : cette élection doit normalement être produite avec la première déclaration canadienne effectuée après l’arrivée. Manquée, elle peut parfois être acceptée tardivement par l’ARC sur dossier protecteur, mais le terrain devient mou et incertain. La croissance du Roth peut alors être imposée au Canada chaque année.

Pour la TFSA (CELI) que tant d’Américains expatriés veulent ouvrir à leur arrivée, le verdict est sans appel. Ouvrir une nouvelle TFSA quand on est US person n’est jamais recommandé : la pile de formulaires (FBAR, formulaire 8938, règles PFIC sur les fonds communs, et possiblement formulaire 3520 selon l’interprétation retenue, puisque l’IRS n’a pas tranché clairement si toutes les TFSA constituent des fiducies étrangères au sens du § 6048) annule entièrement l’avantage canadien. La caissière de l’Ohio devenue résidente de Drummondville, qui ouvre une TFSA, pense gagner du temps. En vrai, elle se prépare à des risques d’amendes pouvant atteindre 10 000 $ US par formulaire manqué.

L’immobilier laissé derrière : la dette qui reste

Le médecin urgentologue qui garde sa maison à Detroit et la met en location avant de partir pour Sherbrooke entre dans un autre labyrinthe. Devenu résident canadien aux fins fiscales, il doit déclarer le revenu de location américain au Canada (revenu mondial), et déclarer ce même revenu aux États-Unis (citoyen américain). La convention fiscale donne le droit de taxation principal aux États-Unis sur les biens immobiliers situés sur le territoire américain, et le Canada accorde un crédit d’impôt étranger pour éviter la double imposition.

Pour celui qui n’a pas la citoyenneté américaine et qui quitte avec une propriété en location aux États-Unis, la retenue à la source par défaut est de 30 % sur le revenu brut de location, sauf production du formulaire W-8ECI auprès du locataire ou du gestionnaire pour basculer en imposition nette avec déductions. Le formulaire est gratuit. L’ignorance, elle, coûte un tiers du loyer brut chaque mois.

Et le jour où ce même propriétaire vendra ? Bienvenue au FIRPTA, le Foreign Investment in Real Property Tax Act. L’acheteur doit retenir 15 % du prix de vente brut et le remettre à l’IRS, sauf exceptions précises. Sur une vente à 600 000 $ US, ce sont 90 000 $ US qui partent en retenue automatique au moment du closing. Le vendeur doit ensuite produire un 1040-NR l’année suivante pour récupérer le trop-perçu, le cas échéant. Des mois d’attente pour récupérer son propre argent.

Le Substantial Presence Test : le piège du retour en visite

Cette section ne s’adresse pas au médecin urgentologue qui conserve sa citoyenneté américaine, mais à deux autres profils. Le premier : l’Américain qui a renoncé à sa citoyenneté pour s’installer définitivement au Canada. Le second : un Canadien jamais devenu citoyen américain, mais qui passe beaucoup de temps au sud (snowbird, étudiant, professionnel en mission, conjoint d’un résident américain). Pour un citoyen américain encore en règle avec son passeport bleu, le test ne change rien : il est déjà taxable à l’échelle mondiale par sa seule citoyenneté. Pour les deux autres profils, en revanche, le SPT peut, mécaniquement, vous faire basculer dans la catégorie des résidents américains aux fins fiscales.

La règle est codifiée aux § 301.7701(b)-1 et (c) des Treasury Regulations. Un individu satisfait au test s’il est physiquement présent aux États-Unis pendant au moins 183 jours au cours d’une période glissante de 3 ans. Mais la formule n’est pas une simple addition. Chaque jour de l’année courante compte pour un jour complet. Chaque jour de l’année précédente compte pour un tiers de jour. Chaque jour de la deuxième année précédente compte pour un sixième de jour.

Concrètement, si vous passez 122 jours aux États-Unis trois années de suite, le calcul donne 122 + (122 ÷ 3) + (122 ÷ 6), soit exactement 183 jours. Vous venez de basculer en résident fiscal américain et l’IRS vous considère comme imposable sur vos revenus mondiaux pour cette année-là. Le règlement donne cet exemple précis dans son texte. Il n’y a pas d’erreur d’arrondi : le seuil est calé sur le passage d’un mois en moyenne, par année. Pour un ancien Américain devenu canadien, ou pour un snowbird canadien qui hiverne en Floride pendant trois mois par an, l’accumulation passe vite.

Il existe une porte de sortie : la closer connection exception du § 301.7701(b)-2, qui permet à un individu ayant satisfait au SPT de rester non-résident s’il prouve un foyer fiscal et des liens plus étroits avec un autre pays. Mais l’exception exige une présence inférieure à 183 jours dans l’année courante seule, et la production du formulaire 8840 dans les délais. Une formalité de plus à ne pas oublier.

Les obligations qui ne disparaissent jamais

Pour le médecin urgentologue qui conserve sa citoyenneté américaine, l’addition annuelle est la suivante. Une déclaration fiscale américaine (Form 1040) à produire chaque année. Une déclaration FBAR (FinCEN 114) à produire si l’ensemble des comptes financiers canadiens dépasse 10 000 $ US à n’importe quel moment de l’année. Un formulaire 8938 (FATCA) à joindre au 1040 si les actifs financiers étrangers dépassent les seuils applicables (200 000 $ US au dernier jour de l’année fiscale pour un célibataire résidant à l’étranger). Et selon les avoirs : formulaire 3520 (fiducies étrangères), 8621 (PFIC), 5471 (sociétés étrangères contrôlées).

À cela s’ajoute la production canadienne ordinaire : T1 fédéral, déclaration provinciale, T1135 si les actifs étrangers spécifiés excèdent 100 000 $ CAD au coût.

Deux régimes fiscaux. Deux systèmes de production. Deux séries de pénalités. Une amende FBAR non volontaire peut atteindre 10 000 $ US par année. Une amende volontaire, jusqu’à 100 000 $ US ou 50 % du solde du compte, le plus élevé des deux. Pour un médecin qui empile cinq ans de REER, de CELI et de comptes bancaires canadiens mal déclarés à l’IRS, la facture théorique grimpe à six chiffres.

Le médecin urgentologue, qui reste citoyen américain, peut faire vivre cette mécanique aux mains d’un comptable bicéphale. Coût annuel typique pour produire les deux côtés et maintenir la mécanique propre : de 3 000 à 8 000 $ par année. Une dépense qui ne disparaît jamais. Jamais.

Les bonnes nouvelles, et elles existent

Tout n’est pas une descente. La convention fiscale Canada-États-Unis fait beaucoup de travail en coulisses. Le crédit d’impôt étranger évite la double imposition sur la plupart des revenus salariés et de placement. Les pensions américaines (Social Security, IRA, 401(k)) peuvent être correctement déduites ou créditées grâce à une planification adéquate.

Et le taux effectif d’imposition canadien, pour un médecin de famille qui passe d’une pratique à Cleveland à une pratique à Saskatoon, n’est pas la catastrophe que la légende prétend. Les taxes y sont plus élevées, c’est vrai. Mais l’assurance médicale, le RPC/QPP, et l’absence de primes Blue Cross Blue Shield de 1 600 $ par mois (un chiffre que la communauté afro-américaine qui témoigne dans le matériel source mentionne fréquemment) changent l’équation de fond. Beaucoup d’expatriés américains gagnent moins à la base, mais nettent davantage de revenus disponibles. La maison de la classe moyenne à Saguenay demeure abordable, tandis que celle de Cleveland demeure hors de portée. La maladie ne ruine pas. L’école publique fonctionne. Le 7-Eleven du coin a un comptoir de loterie, pas un mur de munitions.

La leçon pour ceux qui regardent vers le nord

Au bout du compte, le code fiscal américain a été conçu pour décourager le départ. C’est sa fonction. Les seuils de 2 millions et de 206 000 $ d’impôt moyen attrapent surtout les professionnels de la classe moyenne supérieure et les high net worth individuals. Pour un enseignant du primaire de l’Indiana qui quitte avec 80 000 $ d’économies et un petit 401(k), l’exit tax ne mordra jamais. Mais l’avocat de Manhattan, le cardiologue de San Francisco, l’ingénieur logiciel à 700 000 $ par an, l’héritier d’un portefeuille familial : ceux-là vont peser chaque dollar avant de signer leur formulaire 8854.

La planification, en amont, change tout. Un don anticipé aux enfants avant l’expatriation, structuré conformément aux règles. Une vente d’actifs à plus-value avant l’année charnière, pour rester sous le seuil de l’impôt moyen. Une renonciation reportée d’un an pour étaler. Une élection au traité effectuée à temps pour le Roth IRA. Une lettre W-8ECI envoyée au gestionnaire de l’immeuble dès le premier mois de location.

Sans préparation, le départ devient un sabot de « Denver fiscal.» Vous êtes physiquement parti. Le code, lui, vous retient la roue gauche au sol.

L’Amérique de 2026 fait fuir ses propres citoyens. Le médecin de Cleveland, la professeure de Yale, l’urgentologue qui demande l’anonymat, le citoyen ordinaire qui ne veut plus que son enfant fasse des exercices de tireur actif à l’école primaire. Ils arrivent. Ils sont les bienvenus. Tirer sa révérence à une vie aux États-Unis, c’est aussi quelques mois d’enfer administratif et une note fiscale qui peut surprendre. Personne ne le dit dans les vidéos TikTok d’accueil.

Nous, on le dit ici.

Sources réglementaires et législatives citées

  • Internal Revenue Code, § 877A : Tax responsibilities of expatriation (26 U.S.C. § 877A)
  • Internal Revenue Code, § 877(a)(2) : Tests du covered expatriate
  • Treasury Regulations, § 301.7701(b)-1(c) : Substantial Presence Test
  • Treasury Regulations, § 301.7701(b)-2 : Closer connection exception
  • Treasury Regulations, § 28.2801-2 : Tax on covered gifts and bequests from covered expatriates
  • Foreign Investment in Real Property Tax Act (FIRPTA) : IRC § 897 et § 1445
  • Convention fiscale Canada-États-Unis, Article XVIII (Pensions), paragraphe 7 (élection Roth IRA)
  • IRS Form 8854 : Initial and Annual Expatriation Statement (instructions 2025)
  • FinCEN Form 114 (FBAR) : Report of Foreign Bank and Financial Accounts
  • IRS Form 8938 (FATCA) : Statement of Specified Foreign Financial Assets
  • IRS Form 1040-NR : Déclaration des non-résidents
  • IRS Form W-8ECI : Élection pour imposition nette du revenu locatif
  • IRS Form 8288-B : Demande de certificat de retenue FIRPTA
  • ITA (Canada), art. 216, formulaire NR6 : Loyers reçus par non-résidents
  • Loi sur la citoyenneté canadienne, projet de loi C-3 (en vigueur depuis le 15 décembre 2025)