Sur vingt ans, l’IPC officiel indique +53,5 % : la vie aurait doublé. Mesurée au prix réel du logement, elle a plus que doublé : +105 %. Résultat : un dollar de 2005 en vaut à peine 49 ¢ aujourd’hui.

Vous revenez de l’épicerie. Trois sacs, la carte de débit encore tiède, 185 $ pour ce qui vous coûtait 120 $ il n’y a pas si longtemps. En rangeant les conserves, vous tombez sur la nouvelle du jour : l’inflation est « de retour dans la cible », à 2 %. Deux pour cent. Vous regardez le reçu. Vous regardez la manchette. L’un des deux ment, et ce n’est pas le reçu.

L’indice qui voit toujours le verre à moitié plein

Reprenons du début. L’indice des prix à la consommation (IPC) est le thermomètre officiel de l’inflation. Statistique Canada tient un panier d’environ 700 biens et services, du loyer au litre d’essence, en passant par le brocoli et le forfait cellulaire, en suit le prix mois après mois, et pondère le tout selon ce que dépense le ménage « moyen ». Depuis 1950, ce thermomètre affiche une inflation médiane de 2,4 % par an. Sage. Discipliné. Presque ennuyeux.

Et depuis 1991, il y a une bonne raison à cette sagesse : la Banque du Canada vise officiellement 2 %. L’IPC reste dans sa fourchette parce que c’est précisément la cible qu’on lui a fixée. L’élève est premier de classe parce que c’est lui qui corrige l’examen.

Le hic, c’est qu’il y a un léger défaut de fabrication sur ce thermomètre. Il prend admirablement la température de la moyenne. Beaucoup moins que celle de votre salon.

Le panier moyen n’habite chez personne

Il existe un Canadien parfaitement dans la cible. Vous ne l’avez jamais croisé.

Le « ménage moyen » de l’IPC est une créature statistique fascinante. Il additionne le jeune locataire qui signe un bail à 1 550 $ et le retraité dont le bungalow est payé depuis 1998. Il mélange celui qui vient d’acheter au sommet du marché et celui dont l’hypothèque remonte au siècle dernier. Résultat : un chiffre parfaitement exact et parfaitement étranger à tout le monde.

Pendant ce temps, dans la vraie vie, le loyer moyen d’un quatre-et-demi (le loyer payé, selon la SCHL) est passé d’environ 770 $ à 1 550 $ en vingt ans. Le prix moyen d’une maison, lui, a été multiplié par plus de trois, atteignant un record de 816 720 $ en février 2022. Le logement gruge aujourd’hui autour du tiers du budget du ménage type, et frôle la moitié chez le jeune qui vient d’entrer sur le marché. C’est l’arbre qui cache la forêt : la moyenne est si tranquille qu’elle masque ceux pour qui rien ne l’est.

Les salaires ? Ils ont aussi monté, bien sûr. Juste beaucoup moins vite que le loyer, et c’est là toute la différence.

Trois bonnes raisons de ne pas se reconnaître dans le chiffre

La première raison tient en deux mots : l’argent gratuit. De 2009 à 2022, le taux directeur n’a pratiquement jamais dépassé 1,75 % et est tombé à 0,25 % pendant la pandémie. On a ouvert grand les valves : quelque 340 milliards d’achats nets d’obligations fédérales, une dette hypothécaire des ménages portée à 2 100 milliards, un endettement de près de 180 % du revenu, le plus élevé du G7. Tout cet argent bon marché ne s’est pas retrouvé dans le prix du brocoli. Il s’est logé, c’est le cas de le dire, dans la brique. Les actifs ont flambé ; l’indice, lui, est resté de glace.

Deuxième raison, et c’est la meilleure : l’IPC ne mesure pas le prix d’une maison. Le logement pèse 29 % du panier, mais le prix d’achat d’une propriété n’y compte pour rien. L’indice suit le loyer, l’intérêt hypothécaire et un peu d’amortissement, jamais le prix affiché sur la pancarte « à vendre ». Comble du paradoxe : quand la Banque monte ses taux pour calmer l’inflation, l’intérêt hypothécaire grimpe et fait monter l’IPC ; quand elle les baisse, l’IPC redescend, juste au moment où le prix des maisons décolle. Cherchez l’erreur.

Troisième raison, la plus discrète : le poids du panier est une moyenne, rafraîchie au compte-gouttes. Le retraité sans hypothèque tire vers le bas le poids du logement pour tout le monde. L’indice avance donc en regardant dans le rétroviseur, tandis que votre loyer, lui, regarde droit devant.

L’Indiciel Luc Dubé : un panier qui suit la vraie vie

D’où l’idée d’un autre thermomètre. Appelons-le l’Indiciel Luc Dubé. Le principe tient sur une serviette de table. Un bien par secteur, bien concret : un loyer, un panier d’épicerie, un litre d’essence, une compacte neuve, une coupe de cheveux. Et surtout, un poids qui n’est plus figé pour cinq ans, mais recalculé en moyenne mobile : dès que la part du loyer grimpe dans le budget, son poids grimpe, et l’indice suit sans attendre.

Deuxième idée, encore plus simple : tous les postes ne se valent pas. Se loger, se nourrir, se chauffer, se déplacer, se soigner : voilà l’impératif, le non-négociable, celui qu’on paie même en serrant les dents. Son poids reste plein. Les loisirs, les vêtements, le superflu : voilà le discrétionnaire, qu’on coupe quand le budget tire le diable par la queue. On peut donc jouer avec son importance, et le poids se reporte alors sur ce qui compte vraiment.

Le résultat ? Avec les vrais prix des vingt dernières années, l’Indiciel Luc Dubé sort à 3,11 % par année. Et si l’on ose mesurer le logement à son vrai prix, celui des maisons, il grimpe à 3,66 %. En face, l’IPC officiel affiche 2,16 %. Un point d’écart par année, année après année. Sur vingt ans, ça ne fait pas « la vie a augmenté de moitié ». Ça fait « la vie a plus que doublé ».

Est-ce parfait ? Non. Un bien par secteur, dix catégories, une Civic 2025 qui n’est pas une Civic 2005 : l’Indiciel Luc Dubé est un outil pour rendre l’inflation tangible, pas un rival de la grosse machine de Statistique Canada. Mais il a un mérite qu’elle n’a pas. Il ressemble à votre budget.

Ce que le chiffre officiel refuse de sentir

L’inflation vécue n’est pas une impression. C’est un panier mal pesé.

Faut-il s’en étonner ? Ce n’est pas un complot, et Statistique Canada ne truque rien. La cible de 2 %, c’est la Banque du Canada qui la vise en bougeant ses taux ; l’indice, lui, mesure honnêtement autre chose que votre vraie facture. Il n’a pas besoin de mentir pour rassurer : il lui suffit de laisser le prix des maisons à la porte.

Alors non, vous n’êtes pas parano. Votre reçu ne délire pas. L’IPC ne ment pas non plus ; il mesure autre chose, avec beaucoup de sérieux : la vie d’un Canadien moyen qui n’existe pas.

Un dollar de 2005 en vaut à peine 49 ¢ aujourd’hui pour qui doit se loger. Le thermomètre, lui, jure qu’il fait 2 %. Et la vraie arnaque, ce n’est pas le prix du loyer. C’est qu’on continue de vous répéter que tout va bien.