Un fonctionnaire et un employé du privé, même salaire, même carrière : à 65 ans, l’un touchait près de 59 000 $ par année garantis, l’autre 24 700 $. La différence n’est pas le talent. C’est l’employeur.
Prenez deux Québécois. Même âge, même diplôme, même salaire : 75 000 $ par année. Ils ont trimé pendant trente-cinq ans, l’un pour l’État, l’autre pour une PME. À 65 ans, ils prennent leur retraite le même vendredi. Le lundi suivant, le premier touchera près de 59 000 $ par année, garantis jusqu’à son dernier souffle. Le second touché : 24 700 $.
Même talent. Même effort. Pas le même employeur.
Voilà l’injustice dont personne ne veut parler au Canada. Nous avons bâti un pays à deux vitesses pour la retraite. D’un côté, une classe protégée à laquelle on promet un véritable régime garanti. De l’autre, la majorité silencieuse du privé, laissée avec un REER qu’elle ne remplit pas, ou avec rien du tout.
Le club fermé de la rente garantie
Les chiffres sont sans appel. Au Canada, 86,7 % des travailleurs du secteur public ont un régime de retraite agréé. Dans le privé, 21,8 %. Au Québec, l’écart est encore plus marqué : 96,6 % contre 23,7 %. Et quand le public a un régime, c’est presque toujours le vrai, celui à prestations déterminées, celui qui garantit un montant fixé à vie : 91,5 % des participants publics, contre 40,7 % au privé.
Qui fait partie du club ? Les fonctionnaires fédéraux, dont le régime est pleinement indexé sur l’inflation et garanti par la loi. Le personnel du RREGOP, soit quelque 671 000 employés de l’État québécois et du secteur parapublic. Les professeurs d’université, de cégep et des centres de services scolaires. Les employés d’Hydro-Québec et des sociétés d’État. Les policiers, les pompiers, les cols bleus municipaux. Tous logés à la même enseigne : 2 % du salaire par année de service, une retraite souvent sans pénalité dès 60 ans, une rente garantie à vie, avec protection du survivant.
Pour ce qui est du privé, la planche de salut a disparu. La couverture à prestations déterminées des employés du secteur privé est passée d’environ 25 % en 1993 à 9 % aujourd’hui. Régime après régime, on a fermé les portes, transféré le risque de l’employeur au travailleur et rebaptisé ça « modernisation ». Air Canada, Nortel, Sears : les grands naufrages ont fini par convaincre les employeurs que le régime réel coûtait trop cher. Ils ont fui.
Le résultat, c’est un travailleur du privé qui porte seul le risque des marchés, le risque de vivre trop vieux, le risque de mal investir. Le fonctionnaire, lui, ne porte rien. L’État s’en charge.
L’exemple qui fait mal
Revenons à nos deux Québécois, parce que l’écart mérite d’être chiffré jusqu’au bout, mécanique comprise.
Le fonctionnaire d’abord. Sa rente RREGOP se calcule simplement : 2 % par année de service, multiplié par 35 ans, multiplié par 75 000 $, soit 52 500 $. À 65 ans, le régime se coordonne avec la Régie des rentes, comme le prévoient les règles de Retraite Québec : sa rente RREGOP diminue d’environ 18 300 $, et la RRQ prend le relais avec quelque 16 000 $. Ajoutez la pension de la Sécurité de la vieillesse, et son revenu de retraite atteint près de 59 000 $ par année, garanti à vie. Un remplacement de près de 79 % de son salaire. Aucun risque de marché. Aucun risque de longévité.
Le travailleur du privé sans régime, lui, touché la même RRQ et la même PSV : 24 700 $. Un remplacement de 33 %. De son employeur, ça dépend de la taille de l’entreprise et de sa générosité.
L’écart ? Plus de 34 000 $ par année, chaque année, jusqu’à la mort. Et ce chiffré n’a rien d’un hasard : c’est très exactement la rente nette que l’employeur public a financée pour l’un, et que l’employeur privé n’a jamais financée pour l’autre. Pour s’acheter la même rente viagère à 65 ans, le travailleur du privé devrait se présenter chez l’assureur avec environ 760 000 $ de capital. Or, parmi les Canadiens sans régime d’employeur, près d’un sur deux a moins de 5 000 $ de côté, selon le sondage HOOPP de 2024. Pas 5 000 $ pour la retraite. 5 000 $, point.
Et au fil de la carrière, l’écart se creuse chaque mois : l’employeur public versé l’équivalent de 15 000 $ par année dans le régime de son employé, contre 3 750 $ pour un bon régime privé, et rien du tout pour la majorité. Capitalisé sur trente-cinq ans, cet écart de cotisation représente plus d’un million de dollars de patrimoine de retraite que le privé n’accumulera jamais.
Un dollar cotisé pour un fonctionnaire pèse plus lourd qu’un dollar cotisé pour vous. Beaucoup plus.
Soyons rigoureux, cela dit, car la crédibilité se joue dans les détails. Nôtre fonctionnaire est un cas d’école : trente-cinq années complètes, un bon salaire stable. La rente RREGOP moyenne réellement versée s’établit autour de 22 000 $, car les carrières pleines sont rares. L’employé de l’État paie aussi sa part, environ 9 % de son salaire en cotisations. Et sa rente n’est indexée qu’en partie depuis 2000 : les retraités de l’État québécois ont eux-mêmes perdu du pouvoir d’achat; leur association le documente. Mais retournez l’ironie: même une rente garantie, payée en partie par l’employé et indexée à moitié, reste un luxe dont le privé ne peut que rêver. Le fonctionnaire québécois est moins choyé que le portrait qu’on en fait. Le travailleur du privé, lui, n’a même pas de portrait.
Le vrai coût, celui qu’on vous cache
L’injustice ne s’arrête pas là. Le travailleur du privé ne reçoit pas moins. Il contribue au paiement de la pension de l’autre.
L’Institut C.D. Howe en a fait le calcul selon la méthode de la juste valeur, qui évalue une promesse de rente comme une obligation au prix du marché. La profession actuarielle lui préfère le rendement attendu des placements, et le débat est réel. Mais évaluée au prix du marché, la promesse faite aux fonctionnaires fédéraux représente 33,9 % de leur paie. Ottawa n’en déclare que 10,2 %. Un écart de près de 24 points que quelqu’un, quelque part, finit par éponger. Pour un sous-ministre au sommet de la pyramide, avantages spéciaux inclus, la valeur réelle grimpé à 112 % du salaire. Sa retraite vaut plus que sa paie.
Pire : en 2024, le gouvernement fédéral a annoncé un « surplus » de 39 milliards de dollars pour son régime. Réévalué aux taux réels du marché, ce surplus s’est transformé en un déficit de 33 milliards. Le régime n’est pas trop plein. Il est sous-financé d’environ 15 %. Et le risque de cette promesse, c’est le Trésor public qui le porte, donc l’ensemble des contribuables, dont la majorité travaille dans le privé sans rien de comparable.
La double peine : moins de retraite et une facture pour celle des autres.
L’Australie a choisi, elle
À l’autre bout du monde, un pays a réglé exactement le problème que le Canada laisse pourrir.
En 1992, le gouvernement de Paul Keating a rendu obligatoire une cotisation de l’employeur au régime de retraite de chaque travailleur australien. On appelle ça la « superannuation ». Elle a commencé à 3 % du salaire. Elle a grimpé par paliers. Depuis le 1er juillet 2025, elle atteint 12 % pour la quasi-totalité des salariés du pays.
Ce n’est ni une taxe ni un programme d’État. C’est un compte privé et portable qui appartient au travailleur, mais dont l’employeur est légalement tenu d’alimenter. L’argent est verrouillé jusqu’à 60 ans. C’est ce verrou qui fait toute la différence : on ne peut pas y toucher en un moment de faiblesse ; il fonctionne pendant des décennies.
Le génie de la manœuvre était politique. Plutôt que de hausser les salaires, les syndicats australiens ont accepté, dès l’Accord de 1983, de convertir une partie des augmentations en épargne-retraite obligatoire. L’Australie a transformé une hausse des salaires en une pension universelle.
Le bilan ? Un bassin de 4 500 milliards de dollars australiens. Et surtout, une richesse qui appartient au monde ordinaire.
C’est ici que la mesuré compte. La richesse moyenne d’un pays ment : une poignée de milliardaires suffit à gonfler la statistique. La richesse médiane, elle, ne ment pas. C’est celle du citoyen du milieu, une fois neutralisé le poids des ultra-riches, des magnats du pétrole et du 1 %. Or, à ce jeu, l’Australie dominé la planète depuis plus d’une décennie. Premier rang mondial en 2018, avec 191 000 $ US par adulte, devant la Suisse. Deuxième ou troisième rang aujourd’hui selon les dernières éditions du rapport UBS, derrière le minuscule Luxembourg. Les États-Unis, pour leur part, affichent près de 700 000 $ US de richesse moyenne par adulte, mais à peine 69 000 $ de médiane. Dix fois moins. La richesse américaine dort au sommet de la pyramide ; la richesse australienne dort dans les comptes de retraite de tout le monde.
Et le moteur de cette distribution, c’est le régime lui-même. Chaque année, la loi oblige les employeurs australiens à verser 156 milliards de dollars australiens sur les comptes personnels de leurs travailleurs. Cent cinquante-six milliards qui migrent des coffres des entreprises vers le patrimoine des particuliers. Bon an, mal an. Voilà ce qu’est, au fond, un régime obligatoire : le plus grand transfert de richesse organisé au profit de la classe moyenne de l’histoire moderne.
L’Australie a donné à son secteur privé l’équivalent de ce que nos fonctionnaires ont déjà. La différence avec le Canada ne tient pas à la richesse du pays. C’est la volonté de traiter tout le monde de la même manière.
Le monde entier l’a fait avant nous
Le Canada ferait figure de retardataire, pas de pionnier.
Le palmarès mondial des systèmes de retraite, l’indice Mercer, est dominé par des pays où l’épargne est obligatoire pour tous. Les Pays-Bas, premiers du monde, avec une participation quasi universelle. L’Islande, avec 15,5 % de cotisation obligatoire. Le Danemark, où les régimes couvrent 90 % des travailleurs. La Suisse, où le deuxième pilier est imposé par la loi à tous les salariés. Singapour, où l’on met de côté 37 % du salaire, de force.
Le Chili sert de leçon inverse. Pionnier de l’épargne obligatoire en 1981, il avait fixé le taux trop bas, à 10 %, sans cotisation patronale. Résultat : des rentes décevantes, des manifestations monstres et une réparation en 2025 qui ajoute enfin une cotisation de l’employeur, d’un montant de 8,5 %. La leçon est nette : un mandat trop mince échoue.
Et le Canada, dans tout ça ? Une note de B, loin derrière l’Australie et les chefs de file. Non pas faute d’institutions. Nos caisses de retraite, la fameuse « Maple 8 », gèrent près de 2 400 milliards et sont enviées partout dans le monde. Le problème, c’est qu’elles servent une minorité. Des géants de calibre mondial, au service d’un club privé. Voilà le paradoxe canadien.
Ce que ça coûterait, vraiment
À ce stade, l’objection tombe toujours : « On n’a pas les moyens. » Regardons les chiffres.
Bonne nouvelle d’abord: la Loi sur l’impôt sur le revenu permet déjà tout ça. Les cotisations d’un employeur à un régime agréé sont déjà déductibles, déjà non imposables pour l’employé, déjà encadrées. Un régime à l’australienne n’exige aucune réforme structurelle de la législation fiscale. Les outils dorment dans le coffre.
Pour l’État, le soutien fiscal actuel à l’épargne-retraite représente environ 26 milliards pour les régimes agréés et 16 milliards pour les REER. Mais attention : ce n’est pas une perte, c’est un report. L’argent est imposé au retrait. Chaque dollar de pension versé rapporte ensuite au fisc et réduit les prestations testées. L’État récupère une large part de sa mise.
Pour l’entreprise, il faut être honnête, sinon l’argument s’écroule. Un vrai régime à prestations déterminées coûte cher : de 9 à 14 % de la paie pour l’employeur, plus une queue de risque quand les marchés tournent mal. C’est précisément pourquoi le privé a déserté. Un régime à cotisations déterminées, lui, coûte de 3 à 6 %, un montant fixé, sans surprise. Voilà l’écart qui explique tout : l’employeur privé a rationnellement choisi le bon marché, tandis que l’État a gardé le luxe pour ses propres troupes.
Mais il y a un fait que le patronat oublie de mentionner. Les économistes australiens ont mesuré qui paie vraiment : à terme, 80 à 100 % du coût est absorbé par une croissance salariale un peu plus lente. Un régime obligatoire n’est donc pas une taxe sur l’entreprise. C’est du salaire différé. De l’argent que le travailleur aurait touché de toute façon, converti de force en capital à son nom au lieu d’être dépensé le vendredi soir. L’entreprise le remet ; le travailleur le possède. Et c’est exactement l’avantage que le régime à prestations déterminées procure aux fonctionnaires depuis toujours : une machine à transformer la masse salariale en patrimoine garanti.
Niveler par le haut
Que faire, alors ? Surtout pas ce que réclament les frustrés : retirer aux fonctionnaires. On ne répare pas une injustice en la retournant. On nivelle par le haut, pas par le bas.
Le chemin existe, et le Canada l’a déjà emprunté à petite dose. La bonification du Régime de rentes de 2016 a prouvé qu’on pouvait hausser les cotisations obligatoires par un pacte fédéral-provincial ; elle réduira d’ailleurs un peu l’écart pour les générations futures. La preuve qu’il suffit d’aller plus loin. Obliger l’employeur à cotiser à un régime portable appartenant au travailleur. Étaler la hausse sur huit ou dix ans, comme en Australie. Verrouiller l’épargne jusqu’à la retraite, parce que c’est le verrou, pas le taux, qui sépare le succès australien de l’échec chilien. Viser un modèle à prestations ciblées, c’est un compromis qui donné au privé la prévisibilité du régime garanti sans imposer aux entreprises un risque sans fondement.
Et cesser de croire au volontariat, qui a échoué partout. Le régime volontaire québécois visait 90 000 employeurs ; il en a rallié à peine 13 000. Le régime fédéral équivalent comptait, fin 2024, moins de deux cents participants. Sans obligation, rien ne bouge. Depuis belle lurette.
L’infirmière de l’hôpital et le commis de la quincaillerie d’en face gagnent souvent le même salaire. Ils paient les mêmes taxes. Ils vivent dans la même rue. Mais à 65 ans, l’un part la tête haute, l’autre la peur au ventre.
Ce n’est pas une fatalité. C’est un choix. Le nôtre, collectivement, depuis trente ans.
Et personne ne demande d’enlever quoi que ce soit aux fonctionnaires. La vraie question, la seule, tient en une ligne : pourquoi refuse-t-on de donner la même chose à tout le monde ?