Trois géants américains se disputent une part de l’usine LNG Canada, tandis qu’Ottawa promet d’ouvrir le robinet à coups de fonds publics. La doctrine Trump de la « dominance énergétique » trouve ses meilleurs alliés à Calgary, à Kitimat et au cabinet du premier ministre.
Le 30 avril 2026, Reuters cinglait l’information sans ménagement : Apollo Global Management, Blackstone et KKR, trois des plus grands gestionnaires d’actifs de la planète, sont les derniers candidats encore en lice pour racheter la participation de 40 % de Shell dans LNG Canada, le mégaprojet de liquéfaction de Kitimat, en Colombie-Britannique. Valeur de la transaction : entre 10 et 15 milliards de dollars américains.
D’emblée, le trio n’a rien de fortuit. Chacune de ces firmes brandit, dans ses étages de direction, un proche du président Donald Trump. Chacune voit dans le gaz nord-américain une marchandise stratégique à monnayer auprès des pays asiatiques. Et chacune compte sur le gouvernement de Mark Carney pour absorber une partie du risque.
Voilà le décor. Trois fonds, une doctrine, un terminal qui brûle son gaz à plus de quarante fois le seuil autorisé, et un premier ministre canadien qui parle d’« intérêt national ».
Le pipeline appartient déjà aux Américains
Or, le premier candidat, KKR, ne débarque pas en territoire inconnu. Le fonds new-yorkais détient déjà, depuis 2019, une part majoritaire du pipeline Coastal GasLink, l’artère de 670 kilomètres qui alimente précisément l’usine de Kitimat. Avec son partenaire albertain AIMCo, KKR détient 65 % du projet. TC Énergie en garde 35 %. Le tuyau et l’usine finissent par appartenir, en bout de piste, au même cercle d’investisseurs étrangers.
Le visage public de KKR dans les dossiers géopolitiques porte un nom familier : David Petraeus. L’ancien directeur de la CIA, ex-commandant du Commandement central américain, dirige depuis 2013 le KKR Global Institute, la branche d’analyse stratégique du fonds. Il préside également, depuis 2025, les opérations de KKR au Moyen-Orient. Quand le fonds achète un pipeline transcontinental, ce n’est pas un simple coup de bourse. C’est un projet à dimension diplomatique. Et il a son général.
Le terminal d’à côté, financé par le cercle Trump
Quatre-vingts kilomètres au nord de Kitimat, sur l’île Pearse, un autre projet de terminal de gaz naturel liquéfié se met en place : Ksi Lisims LNG. Officiellement, c’est un partenariat avec la nation Nisga’a et le consortium Rockies LNG. Officieusement, l’usine appartient à 100 % à Western LNG, une société texane financée par les mêmes deux fonds qui convoitent LNG Canada : Blackstone et Apollo.
À la tête de Blackstone, Stephen Schwarzman, donateur figurant dans le top 10 des bailleurs personnels de la campagne Trump de 2024, avec une contribution avoisinant 40 millions de dollars américains. À la tête d’Apollo, Marc Rowan, nommé par Trump au sein du Board of Peace, la structure de neuf membres chargée de superviser la reconstruction de Gaza. Rowan y siège aux côtés de Jared Kushner, Marco Rubio, Tony Blair et Steve Witkoff.
Donc, résumons. Un terminal au sud, sur le point de basculer sous contrôle américain. Un terminal au nord, déjà sous contrôle américain. Et entre les deux, un pipeline déjà sous contrôle américain. Trois projets, un même cercle, une même doctrine.
Le terminal qui brûle
Pire : LNG Canada, le joyau du gaz canadien, traîne un sérieux problème mécanique. Les données du régulateur le martèlent.
Selon les documents obtenus par la chercheure Laura Minet de l’Université de Victoria et rapportés par Radio-Canada, le terminal a brûlé en moyenne quarante fois plus de gaz que ce que son permis autorise pour ses torchères « warm/wet » et « cold/dry » entre octobre 2025 et janvier 2026. En décembre, seul, le dépassement a atteint soixante fois la limite permise. Des flammes parfois hautes de 90 mètres, soit l’équivalent d’un immeuble de 26 étages. L’opérateur lui-même reconnaît un « problème d’intégrité » du système de torchères. Réparation estimée : trois à cinq ans.
En mars 2026, un incinérateur de gaz acides de l’un des deux trains de production était hors service pendant tout le mois. Selon les données du régulateur, près de 10 % du gaz acheminé vers l’usine en 2025 a été brûlé à perte. Pas exporté. Pas transformé. Brûlé.
Et c’est ce terminal-là que trois géants de Wall Street se disputent. Pas pour ses performances. Pour son emplacement.
La doctrine de la dominance énergétique
L’enjeu n’est pas industriel. Il est géopolitique.
Avec les tensions persistantes dans le détroit d’Ormuz, avec la fragilisation des routes maritimes du Golfe, avec l’appétit asiatique pour le gaz à long terme, le terminal de Kitimat devient une pièce maîtresse. C’est l’un des rares ports nord-américains à offrir un accès direct au Pacifique sans détour par le canal de Panama. Le Japon, la Corée du Sud, l’Inde et l’Asie du Sud-Est continueront d’acheter du gaz pendant des décennies. Quelqu’un livrera. Quelqu’un facturera.
Trump appelle ça « American energy dominance ». La doctrine est simple : contrôler les sources, contrôler les routes, contrôler les acheteurs. Le gaz devient une arme commerciale, comme le pétrole l’a été. Le Canada, dans cette équation, n’est pas un partenaire. C’est un fournisseur. Mieux : un fournisseur dont le sous-sol, les pipelines, les terminaux et, bientôt, les actionnaires sont sous contrôle américain.
Le ministre canadien de l’Énergie, Tim Hodgson, déclarait récemment, depuis le Texas, qu’il était « excited to help America achieve energy dominance ». La phrase a fait sourciller à Ottawa. Elle s’est réjouie à Houston.
Carney et le robinet public
Le 13 novembre 2025, le premier ministre Mark Carney annonçait l’ajout de Ksi Lisims LNG à la liste des « projets d’intérêt national » du Bureau des grands projets, créé par le projet de loi C-5, la Building Canada Act. La phase 2 de LNG Canada y figure aussi. Le mandat du Bureau ne se limite pas à accélérer l’obtention des permis. Il coordonne aussi le financement public : prêts de la Banque de l’infrastructure du Canada, Fonds de croissance, Programme de garantie de prêts pour les Autochtones.
Premier geste concret : un prêt de 139,5 millions de dollars de la Banque de l’infrastructure du Canada à BC Hydro pour amorcer la North Coast Transmission Line, la ligne électrique de 450 kilomètres qui alimentera, entre autres, le terminal Ksi Lisims. Le gaz est privé, américain, fast-tracké. L’électricité qui le liquéfie est publique, canadienne, subventionnée.
La Banque de l’infrastructure du Canada a confirmé au Globe and Mail avoir retenu un consultant en GNL pour évaluer une participation directe à Ksi Lisims. Aucune décision officielle pour l’instant. Mais la porte n’est pas seulement entrouverte. Elle est grande ouverte, et le tapis rouge est sorti.
À cet égard, Western LNG, par la voix de sa porte-parole Rebecca Scott, a confirmé à un journal spécialisé que l’appui d’Ottawa « enlève le facteur de risque politique » pour les financiers privés que la firme tente encore de convaincre. Traduit en clair : sans argent public, la poule aux œufs d’or ne pond pas.
Le marché privé hésite, le public paie
Cela dit, le récit selon lequel « le capital privé fuit le gaz » est trop simple. Trois fonds se battent pour LNG Canada. La demande asiatique reste forte. Le gaz n’est pas mort.
Mais la nuance compte. Les fonds privés veulent les actifs déjà bâtis, déjà alimentés, déjà sous contrat. Ils ne veulent pas assumer le risque de construction. Ils ne veulent pas assumer le risque réglementaire. Ils ne veulent pas assumer le risque autochtone, alors que les nations Lax Kw’alaams et Metlakatla contestent toujours Ksi Lisims devant les tribunaux. Ce qu’ils veulent, c’est un terminal fini, un pipeline rentabilisé, et un gouvernement complice.
Et, l’Agence internationale de l’énergie le confirme : en 2025, l’investissement mondial dans les énergies propres a dépassé deux fois celui dans les hydrocarbures. Les fonds qui se précipitent sur Kitimat ne parient pas sur la transition. Ils parient sur le contraire : que des États comme le Canada continueront, pendant une décennie ou deux, à subventionner la fin des combustibles fossiles. D’ailleurs, ils n’auraient pas trois candidats en lice si le pari était mauvais.
Les Premières Nations dans la salle des négociations
Il faut le dire clairement : Ksi Lisims n’est pas un projet imposé contre l’avis de toutes les Premières Nations concernées. La nation Nisga’a en est un partenaire officiel et un défenseur public. Pour ses dirigeants, c’est un instrument de souveraineté économique.
Mais l’arrangement est inégal. Le terminal lui-même appartient à 100 % à la firme texane. Le pipeline PRGT, lui, est détenu à parts égales par Western LNG et le gouvernement Nisga’a. Si le terminal flottant change de port, ou si la demande s’effondre, ce sont les Nisga’a qui resteront avec un pipeline sans débouché. C’est un risque d’« actif échoué » que les économistes du secteur signalent depuis des années.
Le Conseil de la nation haïda et plusieurs autres groupes autochtones de la côte s’opposent ouvertement au projet. La cause des Lax Kw’alaams et de Metlakatla, qui contestent l’évaluation environnementale, est toujours en cours. Le mot « réconciliation » est utilisé des deux côtés. Pas dans le même sens.
Le Canada, marchandise stratégique
En somme, récapitulons froidement ce qui se passe.
Le plus grand projet d’exportation énergétique de l’histoire canadienne est en voie de passer sous le contrôle de trois fonds américains dont les dirigeants financent personnellement Donald Trump, siègent à ses conseils, ou pilotent ses initiatives géopolitiques. Le pipeline qui l’alimente est déjà sous leur contrôle. Le terminal voisin, qui doublera la capacité d’exportation, leur appartient déjà. La ligne électrique destinée à liquéfier le gaz sera financée par les contribuables. Et le gouvernement fédéral, par la voix de son ministre de l’Énergie, applaudit l’opération depuis le Texas.
Le terminal phare, lui, brûle son gaz à 40 fois la limite autorisée. Trois à cinq ans de réparations à prévoir. Pendant ce temps, le régulateur n’a émis aucun ordre d’arrêt. Le premier ministre, lui, vient d’inscrire la phase 2 de l’expansion sur la liste des projets fast-trackés.
Le Canada vient de se positionner, en quelques mois, comme la pièce manquante de la doctrine Trump de domination énergétique. Le sous-sol est canadien. Le sol est canadien, et autochtone. L’électricité est publique. Le risque politique est pris en charge par Ottawa. Les profits, eux, iront à Manhattan.
Le gaz coulera vers l’Asie. Les dividendes couleront vers Wall Street. La fumée, elle, restera à Kitimat.
Et le pigeon, il signe le chèque.