La réforme du régime canadien de lutte contre le blanchiment d’argent prévue par le projet de loi C-12 pourrait donner à l’Agence du revenu du Canada un accès sans précédent aux circuits financiers privés où certaines structures sophistiquées de fractionnement du revenu sont historiquement demeurées invisibles.

Jean et Marjo Gervais sont à la retraite, fortunés et confrontés à un problème typiquement montréalais de l’économie moderne : comment aider leurs enfants adultes à acheter une propriété à Montréal sans créer d’exposition fiscale inutile.

Entre les prestations du Régime de rentes du Québec, la Sécurité de la vieillesse, les revenus de dividendes, les comptes de placement non enregistrés et une société de portefeuille conservée après la vente de l’entreprise de transport de Jean, le couple dispose d’un patrimoine important. Leur préoccupation n’est plus l’accumulation de capital. Elle est devenue intergénérationnelle.

Leur fils souhaite acheter un duplex à Rosemont. Leur fille tente d’acheter un condominium à Griffintown. Malgré des revenus stables, les prix de l’immobilier et les taux d’intérêt rendent l’accès à la propriété difficile sans une aide familiale substantielle.

La famille Gervais se tourne alors vers Gestion Patrimoine Laurier, un family office montréalais spécialisé dans le crédit privé, l’administration de placements familiaux et les structures de financement intrafamilial destinées aux clients à valeur nette élevée.

L’objectif semble relativement simple : structurer le financement familial de manière fiscalement efficiente tout en permettant aux enfants d’acquérir leur propre propriété.

L’arrangement proposé est sophistiqué, mais parfaitement plausible dans l’univers canadien de la gestion privée.

Plutôt que d’effectuer des dons directs, Jean consent des prêts par l’intermédiaire d’une société de placements familiale. Marjo souscrit des actions privilégiées dans une société de portefeuille investissant dans des placements hypothécaires privés. Une acquisition immobilière est partiellement financée par une fiducie familiale capitalisée au moyen de transferts intersociétés. Une autre transaction implique une deuxième hypothèque privée structurée en dehors du réseau bancaire traditionnel.

Sur papier, tout semble conforme.

Des conventions de prêt existent. Les taux d’intérêt respectent les exigences du taux prescrit. Les résolutions corporatives sont documentées. Les déclarations fiscales des fiducies sont produites annuellement. Les revenus de placement sont répartis entre plusieurs membres de la famille.

Mais sur le plan opérationnel, la situation est moins ordonnée.

Certains paiements d’intérêts arrivent en retard. Une partie des fonds destinés à payer les intérêts provient indirectement de comptes liés. Des produits hypothécaires circulent entre plusieurs entités avant d’atteindre finalement les enfants. Plusieurs opérations transitent par des prêteurs privés et des intermédiaires spécialisés évoluant largement à l’extérieur du système bancaire conventionnel.

Et c’est précisément là que l’exposition fiscale de la famille Gervais commence, car les règles canadiennes d’attribution du revenu ne se limitent pas à la documentation. Elles s’intéressent à la réalité économique sous-jacente.

La situation des Gervais n’a rien d’exceptionnel. Dans l’ensemble du secteur canadien de la gestion privée, les structures sophistiquées de financement intrafamilial reposent de plus en plus sur des circuits de crédit privé, des family offices et des intermédiaires faiblement intégrés qui évoluaient historiquement à l’extérieur des couches les plus profondes de l’architecture canadienne de déclaration financière.

Rien de cela ne signifie que les fiducies familiales, les prêts au taux prescrit ou les structures de financement intergénérationnel sont intrinsèquement problématiques. Dans plusieurs cas, ces mécanismes sont entièrement légaux et expressément prévus par la Loi de l’impôt sur le revenu.

Le véritable enjeu réside ailleurs : les opérations sont-elles exécutées conformément aux conditions juridiques requises afin d’éviter l’application des règles d’attribution?

Les règles d’attribution n’ont jamais été le véritable problème

Les règles canadiennes d’attribution existent depuis des décennies. Leur objectif est relativement simple : empêcher les contribuables à revenu élevé de transférer artificiellement des revenus de placement à des membres de leur famille imposés à des taux d’imposition plus bas afin de réduire la charge fiscale globale du ménage.

Si l’Agence du revenu du Canada conclut qu’un arrangement ne respecte pas les conditions prévues par la loi ou ne présente pas de substance économique véritable, elle peut réattribuer le revenu au cédant initial, peu importe le nom qui figure sur les comptes ou les documents.

Le défi, toutefois, n’a jamais été uniquement juridique.

Il a toujours été informationnel.

Les structures agressives de fractionnement du revenu ressemblent rarement à de l’évasion fiscale grossière. La documentation est souvent sophistiquée et préparée par des professionnels compétents. Historiquement, le véritable défi pour l’ARC consistait à reconstituer la réalité économique sous-jacente aux opérations, notamment lorsque celles-ci quittaient les circuits bancaires traditionnels.

Les grandes institutions financières fournissent des pistes de vérification importantes. Les banques maintiennent des systèmes centralisés de conformité, surveillent les opérations inhabituelles et participent à des réseaux intégrés de lutte contre le blanchiment d’argent.

Mais une part croissante de la planification patrimoniale moderne évolue désormais en dehors de cet environnement : family offices, prêteurs privés, courtiers hypothécaires spécialisés, sociétés fermées de placement et structures de crédit privé.

Ces structures ne sont pas illégales. Plusieurs sont entièrement légitimes.

Elles créent toutefois une visibilité transactionnelle fragmentée.

Un prêt au taux prescrit peut sembler conforme alors que les obligations d’intérêts ne sont jamais véritablement respectées. Une fiducie peut détenir des placements légitimes pendant que les transferts initiaux, susceptibles de déclencher l’attribution, demeurent pratiquement invisibles sur le plan opérationnel.

L’ARC ne peut pas réévaluer des opérations qu’elle ne détecte pas.

C’est ici que le projet de loi C-12 entre en scène.

Plus précisément, c’est ici que le Centre d’analyse des opérations et déclarations financières du Canada (CANAFE) entre en jeu dans la conversation fiscale.

L’expansion discrète du réseau de surveillance du CANAFE

Alors que l’attention publique entourant le projet de loi C-12 portait principalement sur l’immigration et le contrôle frontalier, une transformation beaucoup plus structurelle est passée relativement inaperçue : la modernisation du régime canadien de lutte contre le blanchiment d’argent.

Les conséquences pourraient dépasser largement les seuls crimes financiers.

Le projet de loi C-12 impose désormais des obligations d’inscription beaucoup plus étendues aux intermédiaires financiers qui opéraient auparavant à la périphérie du système déclaratif : prêteurs privés, facilitateurs hypothécaires, administrateurs de placements et autres intermédiaires entourant des structures comparables à celle de la famille Gervais.

Le régime prévoit également des pénalités administratives considérablement accrues, pouvant atteindre plusieurs millions de dollars et, dans certains cas, être directement liées aux revenus mondiaux des entités concernées.

En pratique, les systèmes de conformité échouent rarement parce que les institutions déclarent trop d’informations. Ils échouent plutôt parce qu’ils n’en déclarent pas suffisamment.

Lorsqu’un régime de pénalités devient suffisamment sévère, la culture institutionnelle évolue rapidement. Des opérations auparavant considérées comme routinières peuvent désormais générer des examens internes, des notes d’escalade ou des déclarations d’opérations douteuses, simplement parce que les institutions ne souhaitent plus défendre des zones grises après coup.

La conséquence concrète n’est pas seulement une augmentation du volume de déclarations.

C’est la création d’un environnement de renseignement financier beaucoup plus continu et interconnecté.

Des opérations qui semblaient auparavant isolées peuvent désormais être reliées analytiquement entre plusieurs institutions, intermédiaires et entités déclarantes.

Le CANAFE ne devient pas une autorité fiscale. Mais les renseignements générés dans ce système peuvent, ultimement, alimenter les mécanismes de sélection de vérification, les analyses d’opérations entre parties liées et certains processus d’enquête de l’ARC.

Pourquoi les family offices deviennent plus exposés

La faiblesse potentielle de la structure des Gervais n’a pas nécessairement résidé dans son existence.

Les prêts au taux prescrit, les sociétés de portefeuille familiales et les structures fiduciaires demeurent parfaitement légaux lorsqu’ils sont correctement administrés.

La vulnérabilité se situe plutôt dans l’exécution opérationnelle : paiements d’intérêts tardifs, circulation circulaire des fonds, intermédiaires multiples et un réseau de transactions de plus en plus traçable nécessaire au maintien de l’arrangement.

Pris isolément, ces éléments pourraient ne jamais attirer l’attention.

Mais l’environnement de déclaration entourant ces opérations n’est plus le même.

Le projet de loi C-12 ne modifie pas un seul mot des règles canadiennes d’attribution du revenu. L’ARC disposait déjà du pouvoir juridique nécessaire pour réévaluer ce type d’arrangement lorsque les conditions prévues par la loi n’étaient pas respectées.

Ce qui change, c’est la probabilité que les opérations sous-jacentes deviennent visibles.

Les intermédiaires entourant la structure de la famille Gervais évoluent désormais dans un environnement de conformité et de surveillance beaucoup plus intégré que celui qui existait lorsque plusieurs de ces mécanismes ont été conçus.

Pour les conseillers en gestion privée et les family offices canadiens, c’est probablement la véritable transformation.

Des structures qui reposaient autrefois sur des environnements fragmentés de déclaration financière évoluent maintenant dans un cadre où la conformité anti-blanchiment, le renseignement financier et l’application des lois fiscales deviennent progressivement interconnectés.

Les enfants Gervais obtiendront peut-être toujours leurs propriétés.

Mais les règles canadiennes de fractionnement du revenu n’évoluent plus dans le même environnement informationnel qu’auparavant.