Cet article s’inscrit dans le cadre du service Nomade Fiscal® : le pragmatisme structuré de la fiscalité internationale.

Nous avions quitté Montréal pour Paris sur l’un de ces vols transatlantiques devenus presque banals à force de fréquence. Cette densité de liaisons entre les deux métropoles n’a rien d’anecdotique : elle réduit le coût marginal du déplacement, fluidifie les mobilités professionnelles et prépare déjà l’esprit à l’une des idées cardinales du nomadisme contemporain, celle d’un monde où certaines distances cessent d’être des obstacles pour devenir de simples variables d’organisation.

Nous avons passé quelques jours à Paris, qui est, soyons honnêtes, un « musée à ciel ouvert ». Puis est venu le dernier segment du voyage : l’Espagne. Deux semaines. Valence, Barcelone, Madrid, Séville. Quatre villes, quatre tempéraments urbains, une même sensation d’intensité. Pourtant, au cours des premiers jours, l’expérience fut moins esthétique que physiologique. Le décalage horaire pesait lourdement. Le sommeil se désorganisait, l’horloge biologique se dérèglait, et la fatigue, loin de se dissiper, semblait au contraire s’épaissir au rythme des correspondances, des halls d’aéroport et des valises traînées d’un terminal à l’autre.

Lorsque nous sommes arrivés à Valence après un vol supplémentaire, nous étions épuisés, migraineux, presque hébétés. Nous avons déposé nos bagages au logement, puis choisi, sans trop réfléchir, une petite cafétéria de quartier — une sorte de point de ralliement des habitués du secteur. À l’intérieur, la salle était pleine. Des gens parlaient fort, riaient, buvaient, mangeaient des sandwichs sur un pain long rappelant la baguette française. L’atmosphère me semblait étrangement festive pour un mardi. Sans trop réfléchir, je me suis dirigé vers le réfrigérateur ; j’ai pris deux bières locales, puis je suis revenu m’asseoir.

J’en ai ouvert une.

Ma conjointe m’a regardé et m’a lancé, avec une surprise mêlée d’incrédulité : « Mais qu’est-ce que tu fais, au juste ? »

Je l’ai presque écartée d’un geste distrait. J’étais fatigué, décalé, encore prisonnier du brouillard du voyage. Elle n’a pas insisté : elle se trouvait elle-même dans un état semblable. J’ai commencé à boire cette bière comme on avale un remède improvisé, en espérant apaiser un peu le mal de tête. Puis, par réflexe, j’ai sorti mon téléphone pour vérifier mes courriels. Et c’est là que j’ai vu l’heure.

9 h 04 du matin…. ?!?!?

Je suis resté figé. J’étais assis, une bière à la main, dans un établissement bondé où, manifestement, personne ne trouvait absurde de boire de l’alcool à neuf heures du matin.

Cette scène, aussi légère qu’elle puisse paraître, résume peut-être mieux que n’importe quelle statistique l’esprit de cet article. Car l’Espagne déroute d’abord par son rythme. Pour un Nord-Américain, elle donne souvent l’impression d’un pays qui vit en décalage avec la montre. En réalité, elle vit surtout selon une autre logique du temps.

L’explication n’a rien de folklorique. Elle est historique, sociale et institutionnelle. L’Espagne entretient un rapport singulier à l’horaire quotidien : repas plus tardifs, sociabilité étirée, soirées longues, centralité du déjeuner, densité de la vie urbaine en fin de journée. À cela s’ajoute un héritage structurel rarement bien compris hors d’Europe : l’Espagne vit à l’heure d’Europe centrale, bien que sa position géographique la rapproche davantage du fuseau horaire britannique. Ce décalage entre l’horloge et le soleil contribue à repousser la journée sociale vers le soir. En parallèle, l’organisation du travail demeure encadrée, avec une durée ordinaire maximale de quarante heures hebdomadaires en moyenne annuelle, sans pour autant imposer un horaire uniforme, ce qui permet la coexistence de journées continues et de journées coupées selon les secteurs.

Autrement dit, les Espagnols ne travaillent pas nécessairement moins : ils travaillent autrement. Le pays a longtemps cultivé, puis modernisé, une organisation plus souple de la journée, dans laquelle la centralité du repas, la température, l’économie des services et la structure urbaine modèlent le temps vécu. Pour un observateur pressé, cela peut paraître désinvolte. Pour qui prend le temps de regarder, il s’agit plutôt d’une autre grammaire sociale.

Cette grammaire s’inscrit dans un décor d’une puissance remarquable. L’Espagne n’offre pas seulement un climat agréable ni une table généreuse. Elle propose une densité de civilisation. Son territoire juxtapose l’héritage romain, la monumentalité gothique, les couches andalouses, les raffinements mudéjars, les éclats baroques et les audaces modernistes. Entre la verticalité des cathédrales, la pierre dorée des centres historiques, la trame dense des quartiers anciens, la proximité des plages méditerranéennes et la possibilité, en peu d’heures, de passer d’une capitale politique à une ville portuaire ou à un paysage andalou, l’Espagne donne le sentiment rare d’un pays où la beauté n’est pas exceptionnelle : elle est répartie. Le voyageur y accède avec une facilité déconcertante.

Cette qualité de vie pourrait laisser croire que l’Espagne repose sur un relâchement économique. C’est l’erreur classique. Les chiffres racontent une tout autre histoire. L’Espagne a traversé les années 2024 et 2025 avec une vigueur macroéconomique réelle. Sa croissance est demeurée solide, et sa résilience n’a rien d’un mirage statistique. Le pays n’est pas en retrait ; il demeure, au contraire, dans une phase de consolidation dynamique.

Mais la singularité espagnole apparaît surtout lorsqu’on examine la composition de cette richesse. L’Espagne est l’une des grandes puissances touristiques du monde. Le tourisme y représente une part considérable du produit intérieur brut et de l’emploi. Ce point est fondamental : une fraction substantielle de la demande intérieure espagnole est, en réalité, alimentée par des non-résidents. Une part visible du style de vie espagnol — dans les rues, les restaurants, les places, les commerces, les infrastructures — est soutenue par la consommation étrangère.

Le contraste avec le Canada est, à cet égard, saisissant. Le tourisme y joue un rôle économique réel, mais nettement moins structurant. L’économie canadienne repose davantage sur d’autres moteurs : les ressources, la finance, l’immobilier, les services publics et la consommation domestique. En Espagne, au contraire, le tourisme, l’hospitalité, la restauration, les transports et les services culturels constituent un socle plus visible, plus diffus et plus intimement intégré au tissu productif.

Cela ne signifie pas que les Espagnols vivraient dans une parenthèse hédoniste financée par autrui. Cela signifie plutôt que leur économie, plus tertiarisée et plus intensément liée aux flux internationaux de visiteurs, répartit autrement ses heures, ses revenus et ses usages de la ville. Le résultat est un pays qui paraît moins tendu, moins rigide, parfois plus disponible pour la vie, sans pour autant être affranchi des exigences du travail.

Pour le nomade fiscal, c’est ici que l’analyse devient particulièrement intéressante. La question n’est pas seulement : peut-on bien vivre en Espagne ? La véritable question est la suivante : comment s’articule la relation entre la qualité de vie, la fiscalité et la sécurité ?

Sur le plan de la sécurité personnelle, l’Espagne présente un profil objectivement rassurant pour un résident canadien. Elle apparaît comme une juridiction stable, accessible et généralement sûre, tant pour le voyage que pour l’installation. Cette réalité ne dispense évidemment pas d’une lecture concrète des quartiers, des habitudes de vie et des précautions ordinaires, mais elle contribue clairement à l’attractivité générale du pays.

Sur le plan fiscal, en revanche, l’Espagne et le Canada suivent deux philosophies distinctes.

En Espagne, l’IRPF repose sur une distinction conceptuellement essentielle entre la base générale et la base de l’épargne. Les revenus du travail, de l’activité, de la pension ou de la location relèvent de la base générale et sont imposés selon un barème combiné État + Communauté autonome, ce qui signifie que la charge fiscale varie sensiblement d’une région à l’autre. Madrid demeure relativement plus clémente ; la Catalogne est nettement plus lourde. Pour les très hauts revenus du travail, le taux marginal combiné peut atteindre des niveaux particulièrement élevés selon la communauté concernée. Les revenus du capital, pour leur part, relèvent d’une grille propre à la base de l’épargne, distincte du barème général.

Le Canada, quant à lui, juxtapose un impôt fédéral et un impôt provincial. La comparaison brute des taux marginaux supérieurs entre certaines provinces canadiennes et certaines régions espagnoles peut parfois donner des résultats apparents similaires. Pourtant, la logique d’ensemble n’est pas la même. Le système canadien se caractérise notamment par une intégration partielle des dividendes, par l’existence de crédits d’impôt spécifiques et par un traitement distinct des gains en capital. Dans plusieurs cas, il peut ainsi offrir une lecture plus favorable des revenus de capital et une pression plus tempérée sur certaines catégories de contribuables de la classe moyenne. Le système espagnol, à l’inverse, se distingue par une régionalisation nettement plus marquée et une séparation plus nette entre les revenus ordinaires et les revenus patrimoniaux.

Autrement dit, l’Espagne n’est pas un refuge fiscal simpliste. Elle peut devenir fiscalement intéressante dans des scénarios précis, mais elle exige une lecture fine de la résidence, de la source des revenus, de la structure patrimoniale et, surtout, de la Communauté autonome concernée. C’est précisément pour cette raison qu’elle constitue un terrain d’analyse privilégié dans toute réflexion sérieuse sur le nomadisme fiscal.

La question devient alors non seulement théorique, mais aussi pratique : comment s’installer légalement en Espagne ?

La première voie, classique, est le visa de résidence non lucrative. Il permet de résider en Espagne sans y exercer d’activité professionnelle rémunérée. Il convient donc à des personnes disposant de revenus passifs suffisants ou d’un patrimoine leur permettant de vivre sans travailler localement. Il ne constitue pas un permis de travail et n’autorise pas le télétravail. Les membres admissibles de la famille peuvent l’obtenir avec le titulaire, mais cette voie n’est pas, en elle-même, une porte d’entrée vers une activité professionnelle en Espagne.

La deuxième voie, aujourd’hui la plus emblématique dans une logique de mobilité internationale, est celle du visa, ou de l’autorisation de télétravail à caractère international, communément appelée visa de nomade digital. Elle s’adresse aux ressortissants de pays tiers qui souhaitent résider en Espagne tout en exerçant à distance une activité professionnelle pour des entreprises situées hors du territoire espagnol, au moyen exclusif d’outils informatiques et de télécommunications. C’est ici qu’apparaît l’un de ses attraits majeurs : les membres admissibles de la famille, notamment le conjoint ou l’équivalent, peuvent déposer leur demande conjointement ou ultérieurement, et les autorisations familiales ouvrent expressément le droit de résider et de travailler en Espagne, tant en qualité de salarié que de travailleur autonome. Pour un couple marié qui souhaite transférer non seulement sa résidence, mais aussi sa capacité économique réelle, ce point est crucial.

Il existe également d’autres voies selon les profils : titres liés à l’emploi qualifié, mobilité intra-entreprise, regroupement familial, ou encore certains régimes de résidence ordinaires relevant du droit commun migratoire. En revanche, un point doit être souligné avec netteté : la voie dite du visa investisseur a été supprimée pour les nouvelles demandes. Toute stratégie consistant à présenter l’Espagne comme encore ouverte au golden visa immobilier ou à un visa assimilé relèverait désormais d’une lecture dépassée du droit applicable.

C’est précisément ici que commence, selon moi, la réflexion sérieuse sur l’Espagne.

L’Espagne ne doit ni être fantasmée ni caricaturée. Ce n’est ni un refuge fiscal sommaire ni un décor de vacances prolongées. C’est un pays dense, juridiquement structuré, fiscalement exigeant par endroits, culturellement splendide, économiquement résilient et humainement habitable. Il offre quelque chose de rare : la possibilité d’un compromis élevé entre l’intensité de vie, la sécurité personnelle, la sophistication urbaine et la mobilité internationale légale.

Pour certains contribuables, le Canada demeurera plus efficace. Pour d’autres, l’Espagne apparaîtra comme une destination plus complète — non pas seulement parce qu’on y mange tard, qu’on y marche mieux ou qu’on y vit davantage dehors, mais parce qu’elle permet parfois d’aligner, dans un même espace, la résidence, le couple, le travail à distance, la beauté du quotidien et une architecture fiscale intelligible.

Voilà sans doute la véritable leçon de cette bière prise à 9 h 04 du matin à Valence.

Ce n’était pas seulement un décalage horaire.

C’était une entrée, brutale et presque comique, dans une autre façon d’habiter le temps.