Au Québec, les travailleuses autonomes se retrouvent en première ligne d’une pression financière croissante : au point que certains produits essentiels pour bébés sont désormais gardés sous clé dans les commerces.

Quand Marie a accouché, elle s’attendait à manquer de sommeil, pas à devoir s’endetter pour acheter les essentiels de son bébé.

Travailleuse autonome, elle a vu ses revenus chuter dès les premières semaines. Pendant ce temps, les dépenses, elles, n’ont jamais ralenti. Couches, lait en poudre, garderie : en quelques mois, la facture a atteint près de 1 900 $ par mois.

« Je fais des calculs tous les jours. Ce n’est plus seulement être mère, c’est gérer une crise financière permanente », dit-elle.

Son histoire n’est pas isolée. Elle révèle un angle mort des politiques publiques : celui des parents autonomes, souvent moins protégés que plusieurs salariés, dans un contexte où même les produits de base pour bébés sont parfois gardés sous clé dans certains magasins.

Au Québec, le travail autonome constitue une réalité importante, mais demeure peu discuté lorsqu’il s’agit de la parentalité. Selon l’Institut de la statistique du Québec, il y avait environ 99 600 travailleurs autonomes de 15 à 34 ans en 2024, dont 83 500 de 25 à 34 ans, ainsi que 229 100 travailleurs autonomes de 35 à 54 ans. Ces groupes recoupent largement les âges où plusieurs adultes fondent une famille. Au total, les données de l’ISQ indiquent environ 499 000 travailleurs autonomes au Québec en 2024, soit près de 11 % de l’emploi total, selon les tableaux annuels sur les salariés et les travailleurs autonomes.

Contrairement à une perception répandue, les travailleuses autonomes ne sont pas exclues du Régime québécois d’assurance parentale. Le RQAP couvre les parents admissibles lors d’une naissance, et les travailleuses autonomes peuvent y avoir droit si elles remplissent les conditions, notamment avoir cotisé ou devoir cotiser au régime, être résidentes du Québec au début de la période de prestations et, pour les travailleuses autonomes, respecter certaines conditions de résidence propres à leur statut.

Mais cette protection demeure un régime de remplacement du revenu, et non une couverture complète du coût de la vie. En 2025, le revenu maximal assurable utilisé pour calculer les prestations du RQAP est de 98 000 $. Le montant reçu dépend donc directement du revenu assurable déclaré, ce qui peut désavantager les travailleuses autonomes dont les revenus sont variables ou plus faibles.

À titre d’exemple, une travailleuse autonome qui gagne 30 000 $ par année et reçoit une prestation calculée à 70 % de son revenu hebdomadaire toucherait environ 404 $ par semaine avant impôt, soit environ 1 750 $ par mois avant impôt. Ce calcul est une estimation journalistique : 30 000 $ divisés par 52 semaines, multipliés par 70 %, puis annualisés sur une base mensuelle. Le RQAP confirme que les prestations varient selon le régime choisi et les revenus assurables, et le simulateur officiel permet d’estimer les montants exacts pour chaque situation.

Dans le cas de Marie, les coûts liés uniquement à son bébé s’élèvent à environ 1 853 $ par mois. Cette somme inclut une garderie privée à 800 $, du lait en poudre à près de 500 $, ainsi que des dépenses incompressibles, comme les couches et les lingettes, qui s’élèvent à plus de 200 $. Ce budget est spécifique à une famille monoparentale, comme mentionné dans l’article, mais il prend tout son sens lorsqu’on le compare aux données nationales : selon Statistique Canada, une famille biparentale à revenu moyen avec deux enfants dépense environ 293 000 $ pour élever un enfant de la naissance à 17 ans, soit 17 235 $ par an en moyenne.

L’écart entre les moyennes et la réalité vécue s’explique en grande partie par l’accès inégal aux services de garde. Au Québec, les services de garde subventionnés fonctionnent avec une contribution réduite, souvent citée à 9,35 $ par jour en 2025, soit environ 200 $ par mois pour une fréquentation à temps plein. Mais les places sont limitées, et Statistique Canada rapporte qu’en 2024, 77,3 % des services de garde en centre avaient une liste d’attente active.

En l’absence de place subventionnée, plusieurs parents doivent se tourner vers des services non subventionnés, dont les tarifs ne sont pas uniformément fixés. Le gouvernement du Québec précise que les services de garde peuvent être subventionnés ou non, et que les parents peuvent avoir accès à des aides financières ou à des crédits d’impôt selon leur situation. Un montant de 800 $ par mois pour une garderie privée n’est donc pas une moyenne officielle, mais un cas plausible selon le type de service, la région et l’accès ou non au réseau subventionné.

À ces pressions s’ajoute un élément souvent sous-estimé : le coût de l’alimentation. Les préparations pour nourrissons vendues chez Walmart Canada affichent couramment des prix compris entre 35 $ et plus de 70 $ selon la marque, le format et le type de préparation. Un budget mensuel de 400 $ à 500 $ pour une famille utilisant exclusivement la formule peut donc être plausible, mais il doit être présenté comme un témoignage ou une estimation en fonction de la consommation du bébé, et non comme une moyenne officielle.

Sur le terrain, les témoignages de parents abondent et convergent, mais ils doivent être traités avec prudence. Sur des forums comme Reddit, plusieurs parents décrivent un choc financier important dès les premiers mois, notamment lié aux coûts de garderie, de formule, de couches et de lingettes. Ces témoignages peuvent illustrer une réalité vécue, mais ne remplacent pas des données statistiques représentatives.

Cette pression financière se reflète désormais jusque dans les commerces. Dans certaines grandes surfaces, des produits essentiels, comme les préparations pour nourrissons, sont exposés dans des vitrines verrouillées, accessibles uniquement avec l’aide d’un employé. Des reportages ont documenté ce phénomène au Canada et aux États-Unis, en le liant notamment au prix élevé des préparations pour nourrissons, aux vols et aux mesures de prévention des pertes dans le commerce de détail.

Au-delà de l’image, cette pratique soulève des questions plus larges sur l’accessibilité des besoins essentiels. Lorsque les produits essentiels à la santé des bébés deviennent difficiles à obtenir ou trop chers pour être accessibles, cela met en évidence une tension économique plus profonde. Ce ne sont pas des achats de luxe qui sont protégés, mais des éléments indispensables au quotidien des familles.

Pour les travailleuses autonomes, cette réalité s’inscrit dans un équilibre fragile. Les cotisations au RQAP et au RRQ des travailleurs autonomes sont généralement payées lors de la déclaration de revenus ou par acomptes provisionnels, ce qui diffère de la retenue à la source habituelle des salariés. Cette mécanique peut accentuer la pression de trésorerie, surtout lorsque les revenus chutent pendant la période entourant la naissance.

Même lorsque les prestations du RQAP couvrent une partie du revenu perdu, elles ne couvrent pas automatiquement l’ensemble des dépenses essentielles, comme le logement, l’alimentation, les transports et les coûts directs liés au bébé. Dans le cas d’une mère touchant environ 1 750 $ par mois avant impôt en prestations estimées, un budget bébé de 1 853 $ par mois suffit déjà à créer un manque à gagner, avant même de payer le reste des dépenses du ménage.

Ainsi, derrière les moyennes et les politiques publiques, une autre réalité se dessine. Celle des parents qui doivent constamment arbitrer entre leurs finances et les besoins de leur enfant, dans un contexte où chaque dépense compte.

Avoir un bébé en 2025 n’est plus seulement une étape de la vie ; c’est une décision économique majeure. Pour certaines mères, en particulier celles qui travaillent à leur compte, cette décision s’accompagne d’une pression financière immédiate et durable.

Et pour plusieurs, la question n’est plus seulement de savoir comment élever un enfant, mais comment en assumer le coût sans basculer dans le rouge.