Records de profits, emplois canadiens sabrés, milliards déployés sur le marché même dont Ottawa veut nous découpler. Pendant qu’on vous demande d’acheter local, vos six grandes banques votent avec leur capital. Voici, en chiffres vérifiés, le contrat social qu’elles ont déchiré sans vous en informer.
Sylvain tient une quincaillerie à Victoriaville. Depuis le printemps des tarifs, il a remplacé la moitié de ses fournisseurs par des fournisseurs canadiens, collé une affichette « Achetez d’ici » sur sa vitrine et répété à ses clients que chaque dollar dépensé au pays reste au pays. Il y croit. Chaque matin, il dépose sa recette à la même grande banque qu’avant, comme son père.
Ce que Sylvain ignore, c’est que pendant qu’il convertissait son commerce au réflexe canadien, sa banque faisait l’exact contraire. Elle expédiait des milliards au sud de la frontière. Vers l’Ohio. Vers la Californie. Vers le marché précis que le gouvernement Carney supplie le pays de fuir.
Réglons une chose. Cet article n’est pas une théorie du complot. C’est une lecture de leurs relevés.
Le capital vote, et il vote au sud
Le 27 décembre 2024, la Banque Scotia a bouclé l’achat de 14,9 % de KeyCorp, un prêteur de Cleveland, pour environ 2,8 milliards de dollars américains. Son patron, Scott Thomson, n’a rien caché de la logique. L’opération suivait, selon ses propres mots, l’engagement de déplacer du capital « from developing markets to developed markets in North America ». Des marchés en développement vers les marchés développés d’Amérique du Nord. Traduction : moins l’Amérique latine, plus les États-Unis. La banque a décrit le geste comme une façon « à la fois rentable et à faible risque » d’investir au Sud.
Scotia n’invente rien. Elle rattrape. En février 2023, BMO a avalé Bank of the West, une institution de San Francisco, pour 16,3 milliards de dollars américains : 1,8 million de clients, plus de 500 succursales, et une présence d’un coup dans une vingtaine d’États. Son chef, Darryl White, parlait de « the natural next step in BMO’s North American growth strategy ». L’étape naturelle. Comme si verser seize milliards en Californie était simplement ce que fait désormais une banque canadienne.
Même TD, qu’on croirait à l’abri, se prononce par la négative sur cette orientation. Frappée d’une amende de 3,1 milliards de dollars américains pour blanchiment et d’un plafond d’actifs qui l’étrangle aux États-Unis, elle a liquidé en 2025 sa participation de 14 milliards de dollars dans Charles Schwab. Son rêve de croissance était américain. Pas canadien. Quand le rêve a déraillé, ce n’est pas vers le Canada qu’elle s’est retournée.
Pendant ce temps, Statistique Canada notait, au deuxième trimestre de 2025, une sortie nette de capitaux de portefeuille du pays, les investisseurs canadiens gonflant leur exposition aux titres américains. Le capital parle. Il dit « au sud ».
Profits records, emplois canadiens dans la déchiqueteuse
Voici le détail que personne ne met côte à côte. En 2025, les six grandes banques ont engrangé ensemble 69,86 milliards de dollars de profits, contre 51,27 milliards l’année précédente. La Banque Royale est devenue la première banque canadienne à dépasser les 20 milliards de profit en un seul exercice. Le moteur ? Les marchés de capitaux et la gestion de patrimoine. Autrement dit : conseiller les transactions des grandes entreprises et faire fructifier l’argent des plus fortunés.
Son propre PDG, Dave McKay, l’a dit tout haut : l’économie canadienne est devenue une économie « en K », où les mieux nantis investissent leurs surplus dans des marchés en hausse, tandis que les autres se débattent avec le coût de la vie.
Or, au même moment, ces banques sabrent. La Banque Scotia a retiré environ 3 000 postes à la fin de 2025, ce qui a entraîné une charge de restructuration de 373 millions. TD a annoncé une réduction de 2 % de ses effectifs, soit près de 2 000 emplois. La Royale a procédé à ses propres mises à pied au printemps 2025, McKay admettant aux analystes avoir « embauché par milliers de trop ». Profits historiques d’un côté. Avis de licenciement de l’autre. La même année. Les mêmes institutions.
Et le pays, lui ? Le chômage a atteint 7,1 % en août et en septembre 2025, son plus haut niveau depuis 2016, hors pandémie. À Sault-Sainte-Marie, Algoma Steel envoyait 1 000 avis de mise à pied, écrasée par les tarifs américains. La production automobile finissait l’année sous son niveau d’avant les tarifs. Le déficit du compte courant battait un record de 21,2 milliards au deuxième trimestre. Le Canada de 2025 saignait. Les banques, elles, n’ont jamais aussi bien encaissé.
Le contrat social que personne n’a signé pour vous
Pour comprendre pourquoi cela choque, il faut se rappeler le marché tacite. Il existe et perdure depuis un demi-siècle.
Le Canada a délibérément bâti un oligopole protégé. La Loi sur les banques impose l’actionnariat dispersé, plafonne la propriété, tient les concurrents étrangers à distance. Ottawa a même tué les projets de fusion entre grandes banques à la fin des années 1990 pour empêcher toute concentration supplémentaire. Résultat : les six contrôlent aujourd’hui plus de 90 % du marché et quelque 93 % des actifs bancaires. Une poule aux œufs d’or, gardée sous clé par l’État.
La contrepartie de cette protection, c’était un comportement. Prudence, stabilité, ennui rentable et le service de l’économie réelle canadienne d’abord. Les banques les plus solides du monde, notre fierté nationale. Et quand la crise a frappé en 2008, le public a tenu le filet. Selon une estimation contestée du Centre canadien de politiques alternatives, le soutien des gouvernements et des banques centrales a atteint jusqu’à 114 milliards à son pic, dont 69 milliards pour des hypothèques rachetées par la SCHL. Les banques et Ottawa rejettent le terme « sauvetage », rappelant que les prêts étaient garantis et remboursés, et que les hypothèques étaient assurées. Soit. Mais une chose est sûre : le contribuable était le prêteur de dernier recours, et il a répondu présent.
Voilà le contrat. Protection et filet public, contre stabilité et loyauté canadienne.
Aujourd’hui, elles gardent la moitié du marché. Elles gardent les règles de propriété qui les protègent. Elles gardent le filet. Et elles larguent l’autre moitié de l’entente, celle qui les liait au Canada. Là où le bât blesse, c’est exactement ici : la canadianité était une marque de commerce, jamais une obligation contraignante.
Quand la fraude, c’est votre problème, pas le leur
Rien n’illustre mieux ce double poids, ce double mesure que la fraude. Un escroc se fait passer pour un employé de votre banque, connaît vos transactions de la veille, vous soutire un code. Des milliers de dollars s’envolent de votre compte. Vous appelez votre banque. Réponse : le bon mot de passe a été utilisé, vous avez fourni le code, ce n’est pas notre responsabilité.
Ce n’est pas une caricature. La Presse a documenté des entrepreneuses dépouillées de 45 000 $ chacune, dont le remboursement a été refusé. À BMO, 140 clients affirmaient avoir perdu 1,5 million collectivement. À chaque fois, la même musique : votre négligence, votre perte.
Or, ailleurs, on a tranché autrement. Depuis le 7 octobre 2024, le Royaume-Uni oblige les banques à rembourser les victimes de fraude par virement, jusqu’à 85 000 livres, en cinq jours ouvrables, sauf négligence grave du client. Le régulateur britannique a vanté une protection que, selon lui, aucun autre pays n’avait osée. Le Canada, lui, n’a aucune loi de ce genre. Au Québec, le ministre Simon Jolin-Barrette a évoqué un projet de loi. Évoqué.
L’institution que le public a renflouée en 2009 refuse de renflouer ses propres clients, eux-mêmes fraudés en 2025. Pile, je gagne. Face, vous perdez.
L’argent des Canadiens, qui regarde ailleurs lui aussi
Ironie suprême : les banques ne sont pas les seules grandes bassines de capital canadien à tourner le dos au pays. Les caisses de retraite font écho.
Pendant qu’Ottawa cherche jusqu’à 500 milliards de financement pour bâtir des infrastructures et réduire la dépendance aux États-Unis, la ministre Mélanie Joly somme les grands fonds de « repenser » leurs stratégies au nom d’un nouveau « nationalisme économique ». Le gouvernement a créé le Fonds Canada fort, doté de 25 milliards, un Bureau des grands projets pour accélérer les approbations, et a carrément aboli le plafond de 30 % qui limitait l’investissement des caisses dans des entités canadiennes.
Pourquoi tant d’efforts ? Parce que l’argent fuit aussi de ce côté. L’Office d’investissement du RPC ne plaçait plus qu’environ 12 % de ses actifs au Canada, en recul. Teachers, 36 %. Le gros du capital de retraite des Canadiens finit outre-mer : ports à Dubaï, rails en Europe, tunnels en Australie, autoroutes au Mexique.
À cet égard, oubliez l’idée que les caisses « possèdent » les banques et pourraient les rappeler à l’ordre. La règle de l’actionnariat dispersé l’interdit : Teachers ne détient qu’environ 0,14 % de TD. Le vrai constat est plus dur. Les deux plus grands réservoirs d’épargne canadienne, banques et caisses, invoquent le même alibi pour regarder ailleurs : le rendement, le devoir fiduciaire, la valeur pour l’actionnaire et le bénéficiaire. Nulle part dans ces mandats ne figure le mot « Canada ».
Le lobby qui aide à écrire les règles
Comment un secteur conserve-t-il un tel pouvoir tout en décevant autant ? Par trois leviers que peu d’industries possèdent à la fois.
L’expertise, d’abord. Quand Ottawa rédige une loi bancaire, rares sont les élus qui maîtrisent les ratios de capital, les exigences de liquidité, les règles de Bâle ou la titrisation hypothécaire. Les fonctionnaires s’appuient alors sur ceux qui savent : l’industrie elle-même. Le poids économique, ensuite. Quand on tient les hypothèques, le crédit aux entreprises, les systèmes de paiement et une part du placement des régimes de retraite, un gouvernement ne peut pas vous ignorer. L’accès permanent, enfin. L’Association des banquiers canadiens est installée à Ottawa à demeure, ses communications avec les décideurs fédéraux inscrites au Registre des lobbyistes.
Le résultat n’a rien de la corruption de roman. C’est plus subtil et plus efficace. Le débat sur le test de résistance hypothécaire en est l’exemple parfait : le gouvernement voulait des règles plus strictes, les banques réclamaient de la souplesse, et le régulateur a atterri quelque part entre les deux. Le lobby canadien fonctionne ainsi, par accès constant, études économiques et comparutions en comité. Rarement un revirement complet. Presque toujours, une politique adoucie.
À des fins de comparaison, mettez ce pouvoir en regard de celui d’une fédération de petites entreprises qui plaide pour un allègement fiscal des PME. Le contraste d’accès et d’influence est éloquent. Devinez qui se fait entendre le premier.
Politiciens, faites votre travail
Au bout du compte, la leçon de cette histoire est limpide. Le capital n’a pas de patrie, il a un rendement. Demander à une banque de rester canadienne par patriotisme, c’est un coup d’épée dans l’eau. La suasion morale ne lie pas un argent qui n’obéit qu’au taux de retour.
Une seule chose le lie : la loi.
Ottawa l’admet déjà, du bout des lèvres, en abrogeant des plafonds et en bricolant des fonds pour ramener le capital dans les caisses. Mais il regarde ailleurs quand il s’agit des banques elles-mêmes. Aucune obligation de réinvestir au pays une part de ces profits record. Aucune loi ne prévoit le remboursement des victimes de fraude, contrairement à Londres. Aucune question sérieuse sur une concentration de 90 % qui étouffe la concurrence et pousse, par sa logique même, le capital vers l’étranger faute d’espace ici.
On nous répétera que c’est le devoir fiduciaire, le rendement pour l’actionnaire, la prudence. Soit. Le contre-argument existe, et il faut l’entendre. Mais un privilège sans contrepartie n’est plus un contrat. C’est une rente.
Vos six grandes banques ne haïssent pas le Canada. Elles ont simplement calculé qu’il ne leur rapporte plus assez. Elles ont voté, avec le seul bulletin qui compte pour elles : leur capital. Et il pointe au sud.
La prochaine fois qu’une banque s’enveloppera dans l’unifolié pour vous dire qu’elle croit au Canada, souvenez-vous de ce qu’elle a fait de votre argent quand elle pensait que personne ne comptait. Sylvain, lui, comptait. Reste à savoir si quelqu’un, à Ottawa, va enfin faire son travail.