Les gains en capital non réalisés, les emprunts bancaires non remboursés et quelques failles exploitables; notre système fiscal favorise la richesse plutôt que le revenu
Dans nos sociétés, l’impôt repose sur une idée simple : chacun contribue en fonction de ce qu’il gagne. Salariés, entrepreneurs, médecins, avocats : la grande majorité paie chaque année. Le revenu est visible, mesurable, imposable.
C’est le fondement du contrat social.
Les salaires, les dividendes, les bénéfices ne sont pas seulement des flux financiers ; ils permettent à l’État de capter une partie de la richesse créée pour financer les services publics.
L’impôt suit le revenu, parce que le revenu circule.
Mais ce modèle repose sur une hypothèse de plus en plus fragile : que la richesse passe par le revenu.
Pour les ultrariches, généralement définis comme des individus possédant plus de 30 millions de dollars d’actifs nets et, à l’extrême, les milliardaires, ce n’est plus le cas. Leur richesse ne provient pas principalement de salaires, mais d’actifs : actions, participations, portefeuilles financiers. Il faut aussi le rappeler : ces trajectoires reposent sur un cadre collectif ; sans l’écosystème économique et institutionnel, ces fortunes n’auraient pas existé.
Cette distinction change tout.
Car ce qui est imposé, ce n’est pas la richesse, mais le revenu.
Or, une action qui prend de la valeur n’est pas un revenu tant qu’elle n’est pas vendue. Ce gain est déclaré non réalisé. Il peut représenter des milliards, sans générer un seul dollar d’impôt.
C’est ici que se trouve le cœur du système.
Prenons le cas de Jeff Bezos. Pendant des années, son salaire officiel chez Amazon était d’environ 81 840 dollars par an, un revenu relativement modeste pour l’un des hommes les plus riches du monde. Sa véritable richesse provenait de ses actions Amazon, dont la valeur a explosé.
Mais tant qu’il ne vend pas ces actions, il ne paie pas d’impôt sur cette croissance.
Et s’il a besoin d’argent ?
Il emprunte.
Les ultrariches peuvent utiliser leurs actions comme garantie auprès des banques. En échange, ils obtiennent des prêts importants, souvent à des conditions avantageuses. Ces prêts ne sont pas considérés comme un revenu ; ils ne sont donc pas imposés.
Comme l’a révélé ProPublica, une organisation américaine de journalisme d’enquête indépendante et à but non lucratif, spécialisée dans l’analyse de données publiques et fiscales :
« The tax code is structured to capture income, not wealth. »
Le résultat est simple : une fortune peut croître de plusieurs milliards de dollars, tandis que son détenteur finance son train de vie sans jamais générer de revenus imposables.
L’économiste français Gabriel Zucman, spécialiste des inégalités et de la fiscalité internationale, résume ainsi le problème :
« Les milliardaires peuvent organiser leur patrimoine de manière à ne presque jamais apparaître comme ayant un revenu imposable. »
Dans ses travaux, il souligne que les systèmes fiscaux modernes ont été conçus pour taxer le travail et les revenus, mais beaucoup moins efficacement la richesse accumulée sous forme d’actifs.
Ce modèle est parfois résumé par une formule : « buy, borrow, die » ; « acheter, emprunter, transmettre ».
Dans certains cas, les dettes sont continûment refinancées. À la mort, les actifs peuvent bénéficier d’un ajustement fiscal, ce qui réduit fortement l’impôt sur les gains accumulés.
Le système n’est pas illégal ; il est simplement optimisé.
Et il est extrêmement efficace.
Selon ProPublica, entre 2014 et 2018, les 25 Américains les plus riches ont vu leur fortune augmenter de 401 milliards de dollars, tout en payant environ 3,4 % d’impôt effectif sur cette croissance.
À l’échelle mondiale, l’Observatoire fiscal de l’Union européenne estime que les milliardaires paient entre 0 % et 0,5 % d’impôt annuel sur leur richesse réelle.
Autrement dit, plus la richesse est élevée, plus elle peut échapper à la logique fiscale classique.
Face à cette réalité, les gouvernements cherchent des solutions.
Aux Pays-Bas, une réforme majeure prévue pour 2028 vise à taxer les rendements réels des actifs financiers, et non pas des rendements théoriques. L’objectif est clair : rapprocher l’impôt de la richesse effectivement détenue.
Aux États-Unis, le débat devient politique. À New York, le maire Zohran Mamdani plaide pour une contribution accrue des plus riches afin de financer les services publics dans une ville marquée par des inégalités croissantes.
Mais ces solutions posent des défis majeurs : comment évaluer des actifs non vendus ? Comment éviter la fuite des capitaux ? Jusqu’où peut-on taxer sans freiner l’investissement ?
Le problème est plus profond.
Le système fiscal actuel fonctionne, mais pour une économie qui n’existe plus.
Il a été conçu pour taxer le travail, les salaires, les revenus ; pas pour capter une richesse qui s’accumule en silence, dans des actifs qui ne sont jamais vendus.
Aujourd’hui, une part croissante de la richesse ne se mesure plus par le revenu.
Et l’impôt, lui, continue de regarder ailleurs.
La question n’est donc plus seulement de savoir si les ultrariches paient leur juste part.
Mais si le système est encore capable de voir la richesse telle qu’elle existe réellement.